Bye Bye Tibériade”, documentaire sensible sur quatre générations de femmes palestiniennes
À travers le récit de l’exil de sa mère comédienne, la réalisatrice Lina Soualem signe le portrait tendre et poignant des femmes palestiniennes. Et de leur capacité de résistance.
À la fin des années 1980, l’actrice palestinienne Hiam Abbass a quitté son village de Galilée pour poursuivre son rêve de cinéma et de théâtre. Cette histoire de déchirement et d’exil, elle ne l’a racontée que partiellement à sa fille, Lina Soualem, réalisatrice de documentaires aux accents personnels (Leur Algérie), qui fait de ces manques le point de départ de ce film, en salles cette semaine après sa diffusion sur Arte en décembre dernier.
Née de la rupture entre deux mondes », la jeune femme entraîne sa mère dans un voyage sur les lieux perdus de son enfance, près du lac de Tibériade, et dans la mémoire familiale. Peu à peu, au fil des questions un peu brusques et d’approches plus subtiles faites de poèmes et de scènes jouées, elle cerne la force déployée par sa mère pour s’affranchir de la tradition patriarcale et assumer son choix de liberté. « J’étouffais, j’avais besoin de respirer, de me trouver », confie Hiam Abbas. Revenir à Deir Hanna, c’est aussi mettre en lumière les figures féminines de la lignée, elles aussi marquées par le déracinement. Um Ali, l’arrière-grand-mère, a été expulsée de son village natal lors de la Nakba, (« catastrophe » en arabe, qui désigne l’exode forcé de sept cent mille Palestiniens lors de la création d’Israël en 1948). Nemat, la grand-mère, est devenue institutrice, malgré les obstacles dressés par la guerre…
Entrelacement d’images du présent, de films familiaux, d’archives historiques, Bye bye Tibériade navigue entre le récit intime et l’histoire collective, ravivant les douleurs mais aussi la capacité de résistance de quatre générations de femmes palestiniennes. Son regard tendre, parfois hésitant, embrasse le chagrin comme les moments de drôlerie, et compose une méditation émouvante sur la liberté d’être soi, la transmission et la puissance des héritages.
Hiam Abbass a quitté son village palestinien pour réaliser son rêve de devenir actrice en Europe, laissant derrière elle sa mère, sa grand-mère et ses sept sœurs. Trente ans plus tard, sa fille Lina, réalisatrice, retourne avec elle sur les traces des lieux disparus et des mémoires dispersées de quatre générations de femmes palestiniennes. Véritable tissage d’images du présent et d’archives familiales et historiques, le film devient l’exploration de la transmission de mémoire, de lieux, de féminité, de résistance, dans la vie de femmes qui ont appris à tout quitter et à tout recommencer...
À travers une lignée de femmes palestiniennes dont est issue sa mère, l’actrice Hiam Abbass, la réalisatrice de Bye Bye Tibériade, en salles le 21 février, filme de manière intime la douleur de la perte et de l’exil.
C’est un récit à la première personne et un album de souvenirs que nous ouvre Lina Soualem avec son documentaire Bye Bye Tibériade, en salles le 21 février. Celui de ses étés passés lorsqu’elle était enfant dans sa famille palestinienne, des baignades dans le lac de Tibériade et des aubergines frites à l’ail de sa grand-mère dont elle raffolait. C’est surtout le portrait d’une lignée de femmes fortes, prises dans la tourmente de l’histoire, à laquelle elle a voulu redonner toute sa place dans la mémoire collective. En remontant les fils de son passé familial, l’actrice et réalisatrice filme de manière intime la douleur de la perte et de l’exil de tout un peuple au moment où celle-ci est réactivée par les événements à Gaza.
« Ces parcours de vie permettent de remettre de l’humanité et de la complexité pour pallier une forme de simplification dans la représentation des Palestiniens. Je raconte la famille, l’amour, la transmission, la force de ces femmes, leur courage, leur indépendance. C’est ce que je connais, moi, de la Palestine », explique-t-elle. Avec ce documentaire, projeté à la Mostra de Venise et déjà couronné de nombreux prix, Lina Soualem poursuit également une forme de quête personnelle et identitaire dans laquelle la famille et le cinéma ont toujours été étroitement imbriqués.
Elle est née à Paris de deux parents comédiens, Zinedine Soualem et Hiam Abbass. Dans son précédent film Leur Algérie, elle filmait ses grands-parents paternels au moment de leur séparation, après soixante-deux ans de mariage, et interrogeait leur silence sur leur parcours d’immigration. « Avec Leur Algérie, il y avait, c’est vrai, une nécessité intime, celle de trouver ma place en France qui les avaient comme effacés de son histoire. Avec celui-là, la nécessité est plus collective. L’histoire des Palestiniens est niée. Et c’est comme si une partie de mon être et de ma réalité n’était pas reconnue. Faire ce film, c’était encore une fois garder des traces d’une histoire qui est passée sous silence et risque de disparaître. »
C’est sa mère Hiam Abbass, magnifique actrice à la carrière internationale, admirée aussi bien dans Les Citronniers d’Eran Riklis ou comme épouse de Logan Roy dans la récente série Succession, qui lui sert de guide dans ce voyage à travers le temps et à la rencontre des autres femmes de la famille. Son arrière-grand-mère, Um Ali, chassée de Tibériade en 1948 et séparée à tout jamais de sa fille aînée Hosnieh, réfugiée en Syrie. Elle finira par poser ses valises dans le village de Deir Hanna, partie intégrante du nouvel État d’Israël. Puis Nemat, sa grand-mère, qui éleva courageusement dix enfants tout en poursuivant sa carrière d’institutrice. Hiam, elle, a fait le choix de partir parce qu’« elle étouffait ». Peut-être aussi pour échapper à cette tragédie qui affleurait malgré les rires et l’amour.
« Inscrire des destins individuels dans une histoire collective »
« Il y a des exils qui sont choisis parce qu’il y a la nécessité de trouver sa place ailleurs. Mais ce n’est pas pour ça que ce n’est pas un arrachement. C’est une décision douloureuse qu’on doit ensuite apprendre à assumer », confie-t-elle. À l’écran, on la sent parfois réticente à se livrer complètement. Fière aujourd’hui d’accompagner sa fille avec ce film, elle ne peut « le regarder d’un point de vue personnel ». Si elle le voit comme « une bouffée d’oxygène », c’est avant tout parce qu’il permet « d’inscrire des destins individuels dans une histoire collective. Ces femmes devaient être immortalisées parce qu’elles représentent tout un peuple et cela rejoint ce à quoi j’ai toujours été attachée dans mon travail : le combat contre l’injustice ».
C’est toute cette douleur et cette pudeur, transmises de mère en fille depuis « la catastrophe » originelle de 1948, la Nakba pour les Palestiniens, que filme Lina Soualem dans Bye Bye Tibériade. « Elle se transmet soit par le silence, soit par ce qu’on nous raconte de cette histoire : une famille éclatée entre plusieurs pays, une mémoire dispersée et des souvenirs qui provoquent des pleurs », souligne-t-elle. Hiam Abbass est le produit de cette histoire. « C’est compliqué de vivre avec une identité qui nous ramène sans cesse à 1948 et nous fait toujours nous poser la question de notre avenir, constate-t-elle. Si mes grands-parents avaient poursuivi leur exode, je serai peut-être à Gaza aujourd’hui. »
« Mes enfants ne peuvent plus parler » : à Gaza, le traumatisme de toute une jeunesse
Les attaques du 7 octobre et la terrible riposte israélienne ont percuté de plein fouet la présentation du film. Un moment « douloureux à vivre », reconnaît Lina Soualem, qui voit cependant dans son film un outil pour faire entendre une autre voix dans tout ce cauchemar. « C’est malheureusement une histoire qui se répète, approuve Hiam Abbass. Nous avons été nombreux à être éparpillés intérieurement et à ne plus savoir quoi penser. Notre réponse avec ce film, c’est l’humain. »
Un beau geste documentaire où la cinéaste regarde du côté de sa famille maternelle et d’une terre menacée de disparition.
“Par là-bas, c’est la Syrie ! Là-bas, c’est la frontière entre la Jordanie et la Palestine. Regarde, Lina, le lac de Tibériade !”
“Là-bas”, ce sont des plaines, des collines, des bouts de paysages qui ondulent et défilent à la vitesse de la voiture depuis laquelle sont prises ces images de famille, en 1992, et qui ouvrent Bye Bye Tibériade. Plus tard, c’est sur la terrasse de la maison de Deir Hanna en Galilée, où l’arrière grand-mère de Lina Soualem s’est réfugiée après l’exode palestinien forcé par les troupes israéliennes en 1948, que se profile à l’horizon l’immensité déserte d’un territoire marqué par une délimitation invisible à l’œil nu.
On ne saurait trouver plus juste évocation de la filmographie naissante et déjà très accomplie de la documentariste que ce geste qui montre et désigne. Mais aussi cette voix, celle de sa mère, l’actrice et cinéaste Hiam Abbass, qui nomme et transmet, tant le cinéma Lina Soualem est investi d’une nécessité de faire dire et entendre ce qui a été oublié et méprisé. C’était la vie de ses grands-parents algériens paternels, immigrés en France, dans Leur Algérie (2020) ; c’est aujourd’hui celle des femmes de sa famille du côté maternel. Lina Soualem rassemble les pièces à conviction, ressort les photos, les petits films, les poèmes écrits très jeune par sa mère.
De cet amoncellement de matière, la cinéaste tire un documentaire ramifié qui fixe la puissance d’un lien et dessine avec un sens du détail et de la nuance la généalogie de ces femmes, de ces générations prises entre tradition et modernité, une compatibilité que le cliché interdit et que Bye Bye Tibériade vient habilement éroder. L’accalmie et la beauté ne cachent évidemment pas son urgence tant son endroit, la Palestine, est plus que jamais menacé. Cette crainte imminente de la perte irrigue chaque plan du film et fait des images de Lina Soualem le précieux legs d’une mémoire vivante.
Titre Bye bye Tibériade
Genre Film documentaire
Réalisateur Lina Soualem
Sortie 2024
Durée 1h22
Musique Amine Bouhafa
Origine France
Musique Amine Bouhafa
Réalisateur Lina Soualem
SYNOPSIS
L'actrice Hiam Abbass raconte à sa fille, la réalisatrice Lina Soualem, l'histoire de son exil de Palestine. Un voyage émouvant sur les terres de sa jeunesse.
CASTING
Lina Soualem Nadine Naous
Hiam Abbass elle-même
Amer Khalil lui-même