Jérôme Bonnell • 2025 • 1h43 • Swann Arlaud, Galatéa Bellugi, Louise Chevillotte, Emmanuelle Devos, Aymeline Alix.
C'est l'histoire de Céleste, jeune domestique employée chez Victoire et André, un riche couple, en 1908. C'est l'histoire de Victoire, de l'épouse modèle qu'elle ne sait pas être pour son mari violent. Deux femmes que tout sépare mais qui vivent sous le même toit, défiant les conventions et les non-dits...
▪️▪️▪️▪️▪️▪️⚫️⚫️⚫️⚫️⚫️▪️▪️▪️▪️▪️▪️
Sans doute Céleste n’a-t-elle pas lu Jonathan Swift. Dans le pince-sans-rire Instructions aux domestiques (1731), l’auteur des Voyages de Gulliver mettait en garde les femmes de chambre contre le maître de maison : « Évitez-le comme Satan, […] vous n’aurez de lui qu’un gros ventre ou une chaude-pisse, et probablement les deux en même temps. » Près de deux siècles plus tard, en 1908, dans le manoir d’André, notaire de son état, les « amours ancillaires » persistent, et cette expression stylistiquement raffinée dissimule une pratique archaïque qui se résume à un droit de cuissage pur et simple, donc à un viol, en l’occurrence perpétré tous les soirs, par André (Swann Arlaud) sur sa bonne, Céleste (Galatéa Bellugi), à l’insu de sa femme, Victoire (Louise Chevillotte). Laquelle a suffisamment été violée elle-même pour avoir appris à repousser l’indésirable hors de sa couche.
Quand le ventre de la domestique commence à s’arrondir, l’épouse voit là l’occasion de sceller un pacte faustien qui convienne aux trois parties et satisfasse le désir d’héritier inaccompli du couple légitime : Céleste gardera l’enfant et sa place, Victoire élèvera le nouveau-né comme le fils que la nature lui a refusé. André sauve ainsi les apparences, mais perd son droit au devoir conjugal. Le titre du film révèle alors sa polysémie : la « condition » est à la fois cette clause de non-agression qui régit le contrat secret et ce satané statut social qu’il convient de préserver, quoi qu’il en coûte.
Mensonges partout, plaisir nulle part
On sait que la valeur d’un cinéaste se mesure autant à ce qu’il montre qu’à ce qu’il choisit de ne pas montrer. Dans cette histoire d’hypocrisie, de lutte des classes et de patriarcat, la délicatesse d’écriture de Jérôme Bonnell fait la différence. Le bruit d’une serrure, un regard effrayé, et on sait le drame à suivre. Bien des scènes gênantes, bien des dialogues redondants sont adroitement évités : en admirant cet art de la litote, on frémit à l’idée de ce qu’aurait pu donner dans les pattes d’un lourdaud le récit d’une soubrette engrossée par Monsieur. Quasi circonscrit à l’intérieur de la maison, où maîtres et domestiques vivent littéralement les uns sur et sous les autres, le film exploite l’étagement de ce microcosme dont la toxicité saute aux yeux : cuisines en bas, chambres de bonnes en haut, apparat entre les deux. Mensonges partout, plaisir nulle part.
Il fallait un personnage pour faire craquer le vernis, opérer la transition entre le film d’époque corseté et les sujets contemporains d’égalité des sexes et de violences systémiques. Jérôme Bonnell confie cette mission à Emmanuelle Devos, épatante de méchanceté sans filtre dans le rôle de la mère d’André, mégère inapprivoisable clouée au lit et réduite au silence par une attaque cérébrale, mais dont les saillies, griffonnées à la craie sur l’ardoise qu’elle porte autour du cou, agissent comme des bombes à fragmentation sur les conventions… Quand le film rebondit et que s’ourdit la stratégie du gynécée pour échapper au destin de femmes soumises au bon vouloir du notaire, on se dit que Céleste avait peut-être lu Jonathan Swift : « Je ne suis jamais étonné de voir les hommes coupables, mais je suis souvent étonné de ne pas les voir honteux. »
TÉLÉRAMA • Par Jérémie COUSTON • Publié le 09 décembre 2025.