Only God Forgives est avant tout une expérience sensorielle et presque psychique, bien plus qu’un thriller au sens classique du terme. Nicolas Winding Refn y plonge le spectateur dans un monde de rêveries glauques, de fantasmes et de visions, où la frontière entre réalité, cauchemar et pulsions inconscientes devient volontairement floue.
La photographie est hypnotique. Les jeux de lumière, intenses et saturés, baignent le film dans des rouges, des bleus et des néons presque irréels, comme si l’on évoluait dans un monde souterrain, poisseux et onirique. Chaque plan est pensé comme un tableau, figé, composé avec une précision chirurgicale. Refn raconte son film par une succession de scènes très esthétisées, parfois déconcertantes, qui privilégient la sensation à la narration linéaire.
La mise en scène de la mort est particulièrement marquante. Les mises à mort orchestrées par le chef de la police prennent une dimension quasi artistique, ritualisée, où la violence devient une forme de performance. Le rapport à la brutalité et à la dépravation est profondément esthétique, dérangeant, parfois répugnant, parfois étrangement beau.
Les choix de cadrage participent largement à ce malaise : plans fixes, vues en plongée, cadrages lointains ou frontaux viennent constamment perturber les repères du spectateur. Cette approche formelle, radicale, renforce l’impression d’assister à une suite d’œuvres picturales plutôt qu’à un récit traditionnel.
La bande-son, entre nappes électroniques lourdes et sound design oppressant, enveloppe le film d’une atmosphère suffocante. L’ensemble crée un objet profondément sensoriel, flirtant avec l’abstraction et une forme de métaphysique sombre. Le film est contemplatif, étrange, parfois excessif, oscillant en permanence entre le beau et le sordide.
Le récit, bien que solide et porteur de quelques thématiques intéressantes (rapports familiaux toxiques, violence, morale, bien et mal) reste volontairement en arrière-plan. Ryan Gosling et Kristin Scott Thomas incarnent des personnages froids, violents et malsains avec justesse, mais là encore, ils semblent davantage au service de l’expérience que de l’intrigue.
Only God Forgives se rapproche davantage d’un film expérimental utilisant les codes du polar comme toile de fond que d’un thriller classique. Une œuvre radicale, clivante, qui rappelle par moments Enter the Void dans sa dimension sensorielle, sans aller aussi loin dans la métaphysique, et qui s’impose avant tout comme une expérience de cinéma à ressentir plus qu’à comprendre.