« Dans une histoire d’horreur, la victime ne cesse de demander « pourquoi ? », mais il n’y a aucune explication, et il ne doit pas y en avoir » (Stéphan King)
Hitchcock applique ici à la lettre cette maxime : aucune explication ne sera donnée à l’origine du drame. Pourquoi les oiseaux attaquent-ils ? On ne le saura jamais — et c’est tant mieux. Le cinéaste ne cherche pas à remonter à la source de l’inexplicable, ni à rassurer le spectateur par une enquête ou un flashback. Il nous plonge au contraire dans l’irrationnel pur, là où le mystère devient angoisse.
En réalité, ce ne sont pas les oiseaux qui intéressent Hitchcock, mais l’irrationalité du comportement humain face à l’inconcevable. Il filme le désarroi, la panique et les réactions absurdes d’individus confrontés à l’incompréhensible. Le plan des yeux crevés d’une des victimes dit tout : l’homme est aveugle — aveugle à ce qu’il vit, aveugle à lui-même.
Le petit village de Bodega Bay subit la situation sans la comprendre. Chacun tente de donner sens à l’horreur selon sa propre logique : certains invoquent la science (“les oiseaux n’attaquent pas les hommes”), d’autres la religion (“c’est l’Apocalypse”), d’autres encore la superstition (“Melanie est une sorcière”). Hitchcock montre ainsi un microcosme humain incapable d’unir raison et émotion, où les croyances remplacent la compréhension.
Présenté comme une histoire terrifiante, le film démarre ironiquement sur le rythme d’une comédie romantique piquante, brodant avec humour le motif de l’arroseur arrosé. La première partie du film éclipse presque les oiseaux, qui n’apparaissent que par touches : un vol dans le ciel de San Francisco, une mouette isolée qui attaque Mélanie, puis une autre qui s’écrase sur une porte.
Le motif des lovebirds, ces inséparables que Melanie offre à Mitch, est alors une métaphore savoureuse : le jeu amoureux se double d’un présage ironique. L’amour comme la nature peuvent se retourner contre nous à tout instant.
Puis, soudain, tout bascule. L’intrigue sentimentale se retire au second plan (voire au troisième) et le film se mue en pur cauchemar, sans explication ni logique apparente. L’invasion des oiseaux devient une force primitive, autonome, incontrôlable.
Hitchcock orchestre ici un drame psychologique déguisé en film d’horreur. Au cœur du récit, un nœud de frustrations féminines gravite autour de Mitch, seule présence masculine dans un univers dominé par les femmes :
• Mélanie, mythomane et névrosée, dissimule ses failles derrière une façade de légèreté mondaine.
• Annie, l’institutrice, ne vit plus qu’à travers l’échec de sa relation avec Mitch.
• Lydia, la mère, veuve angoissée, s’accroche à son fils comme à son dernier repère.
• Cathy, la petite sœur, cherche en Mitch un père de substitution et en Mélanie une figure maternelle.
Tous ces personnages incarnent une forme de dépendance émotionnelle à l’égard de Mitch. Et c’est peut-être cela, plus encore que les oiseaux, qui menace l’équilibre du monde.
Hitchcock montre en effet un univers où les femmes vivent toutes “à travers” Mitch (comme un mari, un fils, un amant ou un protecteur). Chacune d’elles souffre d’un manque ou d’une blessure : solitude, abandon, jalousie, culpabilité… Cette dépendance émotionnelle crée des tensions, des frustrations et une atmosphère d’étouffement. Autrement dit, le déséquilibre intérieur des personnages (leurs peurs, leurs désirs, leurs obsessions) reflète et peut-être même provoque symboliquement le déséquilibre extérieur — l’attaque inexplicable des oiseaux. C’est une lecture symbolique du film : les oiseaux seraient une manifestation de la psyché collective — la matérialisation de ce qui est refoulé.
D’où l’idée que “ce qui menace l’équilibre du monde”, ce n’est pas tant la nature qui se rebelle… que les humains eux-mêmes, prisonniers de leurs propres émotions et dépendances. Autrement dit, la nature se fait miroir : elle exprime ce que les humains taisent.
Côté interprétation, Rod Taylor (Mitch) assure son rôle avec justesse, mais il se fait incontestablement voler la vedette par Tippi Hedren, éblouissante pour son tout premier rôle au cinéma. Sa transformation — de la mondaine frivole à la femme brisée, assiégée — incarne la bascule du film : la comédie devient cauchemar, le rire devient cri.
Au final, Les Oiseaux fascine parce qu’il refuse d’expliquer. Hitchcock n’offre ni morale ni réconfort. Il nous laisse face à notre propre impuissance, à l’angoisse nue. Et c’est précisément cela qui le rend inoubliable. Ainsi : « Ce sont les mystères sans réponse qui nous marquent le plus et c’est de cela que l’on se souvient à la fin » (Stéphan King)