Thriller • (1h51) • 2021 • Etats-Unis • Réalisé par Paul Schrader • avec Oscar Isaac, Tiffany Haddish, Tye Sheridan, Willem Dafoe.
William Tell, un joueur de poker et ancien militaire déjà passé par la case prison, rencontre Cirk, un jeune homme qui souhaite se venger d'une connaissance commune, le colonel John Gordo, avec qui William a eu maille à partir. Il fait tout son possible pour garder Cirk sur le droit chemin et jouer uniquement au poker. Le duo, aidé par La Linda, une mystérieuse financière, traverse les Etats-Unis afin d'écumer les casinos. Va naître de ce road trip l'objectif de remporter les World Series of Poker de Las Vegas. Cela ne sera pas de tout repos car le passé de Tell le hante, ne parvenant pas à se pardonner certains de ses actes...
♣️♣️♣️♣️♣️♣️♣️♣️♣️♣️♣️♣️♣️♣️♣️♣️♣️♣️
Rien ne dépasse. Il a les cheveux plaqués vers l’arrière, le costume cintré, la parole économe. Calculateur de sang-froid aux gestes de panthère, William Tell (Oscar Issac) est un joueur professionnel de poker, qui ne laisse rien transparaître de ses émotions. Il est doué mais ne vise jamais des gains énormes, préférant gagner petitement, pour rester discret. C’est en prison que ce stoïcien du jeu a appris à compter et mémoriser les cartes. En détention, il semble l’être toujours, même s’il bouge sans arrêt, sillonnant les casinos. Lorsque le solitaire arrive le soir dans sa chambre de motel anonyme, la première chose qu’il fait est d’enserrer tous les meubles d’un drap blanc comme un linceul. Transformant la pièce en tombeau capitonné.
Cet homme est un revenant. D’Abou Ghraib, geôle irakienne de sinistre mémoire. Là-bas, sous le commandement d’un grand sadique nommé Gordo (Willem Dafoe), il a torturé et humilié. Il a été condamné pour cela à la prison puis s’est reconstruit une vie monotone. Or le passé le rattrape : un jeune homme impulsif (Tye Sheridan) entre en contact avec lui. Il cherche à venger son père, qui s’est suicidé — lui aussi était soldat sous les ordres de Gordo. Ébranlé, Tell décide de prendre sous son aile ce gamin fragilisé, en espérant le sauver.
Culpabilité, mortification, volonté de rachat, obsession de la maîtrise. On reconnaît là les thèmes empreints de religion qui ont fait la réputation de Paul Schrader, scénariste fétiche de Martin Scorsese, mais aussi réalisateur lui-même, auteur d’une œuvre passionnante (Blue Collar, Affliction), quoiqu’inégale. Avec ce The Card Counter, il signe sans doute l’une de ses œuvres les plus fortes. Où la mauvaise conscience d’un homme fait écho à celle d’un pays, les États-Unis, qui a vite évacué ses crimes infâmes. Ce trauma refait surface ici sous la forme de flash-back cauchemardesques.
La plupart du temps, le film est pourtant calme, envoûtant comme une prière. Dans ses déplacements comme ses face-à-face. En choisissant les casinos et ses tapis verts, Paul Schrader a trouvé un décor riche d’ambivalences, tantôt bruyant tantôt feutré. Un temple du capitalisme mais aussi de l’attente, de la concentration extrême, un théâtre de masques, coupé du monde. Lors de ses tournois, William Tell croise plusieurs fois un autre joueur, son contraire absolu, jeune champion arrogant à casquette et débardeur aux couleurs du drapeau fédéral, flanqué de supporters tapageurs. Soit le symbole d’une Amérique hégémonique, obscène.
Point de puritanisme pour autant, chez Schrader. Le chaste William Tell fait, un moment, une rencontre avec une femme noire, qui réveille son désir et l’incite à gagner plus d’argent en lui proposant d’être son agent. Le voyage à travers le pays du couple et du jeune protégé évolue, bifurque à plusieurs reprises de manière inattendue. La violence sera sur le chemin. Mais aussi la grâce.
TÉLÉRAMA • Critique par Jacques Morice • Publié le 21/12/2021.