You Were Never Really Here est un film que je trouve absolument brillant. Tout repose sur son personnage principal, et Joaquin Phoenix est littéralement habité par ce rôle. Il ne cherche jamais à romantiser ce tueur : il le rend à la fois brutal, opaque, mais traversé par des moments de douceur presque inattendus. C’est cette ambivalence qui rend Joe aussi fascinant que dérangeant.
Le personnage est construit comme un amas de traumatismes : une enfance marquée par la violence, une expérience de soldat qui l’a laissé brisé, et une pulsion quasi autodestructrice. Son geste de suffocation volontaire avec un sac plastique résume parfaitement son rapport au monde : respirer passe par la proximité avec la mort. Les flashs traumatiques qui surgissent tout au long du film ne sont pas de simples souvenirs, mais de véritables ruptures mentales qui viennent parasiter la réalité.
La relation avec sa mère, surtout dans la première partie, apporte un contraste poignant. Cette tendresse domestique rend sa violence encore plus dérangeante, comme si deux mondes inconciliables coexistaient en lui. Le film baigne dans une noirceur constante, mais toujours teintée d’une mélancolie sourde, presque douce par moments.
La mise en scène est d’une intelligence rare. Lynne Ramsay fait le choix de ne pas montrer la violence frontalement : les meurtres passent par des caméras de surveillance, des reflets, des points de vue indirects. La brutalité est partout, mais toujours détournée. Le son joue un rôle central : bruits saturés de la ville, sons agressifs, montées stridentes, accélérations de montage… tout nous plonge dans l’état mental de Joe. On ne regarde pas sa névrose, on la vit avec lui.
Ce qui est encore plus troublant, c’est qu’on est tellement happé par cette immersion, par le personnage et par sa quête presque mécanique, qu’on en oublierait presque l’horreur de l’affaire qui plane en arrière-plan : un réseau de pédophilie et d’inceste au sein des hautes sphères. Comme si le film nous enfermait volontairement dans la tête du personnage, au point de reléguer l’atrocité du monde extérieur au second plan.
Certaines scènes marquent durablement : le passage dans le magasin de bricolage, avec le choix du marteau estampillé “Made in USA”, est un symbole très fort, comme si cette violence était inscrite dans l’ADN même du pays. La scène dans la cuisine, où Joe chante aux côtés de l’homme qu’il vient de tuer, est bouleversante : un moment de grâce absurde au cœur du chaos.
Le film est aussi traversé par une vraie douceur. Les passages contemplatifs, les silences, la lenteur de certaines scènes viennent contrebalancer la brutalité de l’univers. Le décompte qui revient comme un fil rouge donne au film une dimension presque abstraite, comme une marche vers l’épuisement.
Le personnage de Nina se révèle essentiel, et la jeune actrice est remarquable. Elle représente à la fois une possibilité de rédemption et un miroir de la propre fragilité de Joe. La fin du film est d’ailleurs très forte dans ce qu’elle révèle : Joe sait exécuter, obéir, remplir une mission. Mais dès qu’il doit décider par lui-même, il s’effondre. L’absence de Nina chez Williams le désarme complètement. Et lorsqu’elle lui demande où ils vont maintenant, il n’a aucune réponse. Sans objectif, il n’existe plus.
Au final, You Were Never Really Here est un film de pur cinéma, un film de sensations, de sons, de fragments. Une œuvre sombre, poisseuse, mélancolique, mais d’une maîtrise impressionnante, qui transforme un récit violent en plongée intime dans une âme en ruine.