À mon seul désir
Drame (1h57) - 2023 - France
Réalisé par Borleteau Lucie
avec Zita Hanrot, Louise Chevillotte, Laure Giappiconi, Casablanc Pedro
À l’heure de la « porn culture », s’intéresser à un club de strip-tease peut sembler désuet. La réalisatrice le sait, et le fait qu’elle l’assume est à mettre à son crédit. Célébrer non la jouissance mais le désir et sa mise en scène, tel est l’enjeu du film. Deux jeunes femmes aiguillonnent l’histoire. L’une est Aurore (Louise Chevillotte), étudiante jusque-là studieuse, qui, par curiosité, franchit un jour le seuil d’un club. D’abord pour voir, comme simple spectatrice, avant de proposer ses services sur la mini-scène. L’autre, c’est Mia (Zita Hanrot), apprentie comédienne, qui travaille déjà sur place en attendant mieux.
Le film décrit d’abord les soirées dans le club, les différents numéros, entre pole dance, solo et mini-show à plusieurs, où les filles jouent volontiers avec les fantasmes stéréotypés, non loin du new burlesque. La caméra s’immisce aussi dans les coulisses, pour capter la vie de ce groupe semblable à une troupe de théâtre ou de music-hall. Se dessinent des portrait de femmes, menues ou girondes, de tous âges, d’horizons divers. Un cocon tendre et vivant, où la sororité trouve tout son sens.
Entrain, gaieté, sensualité dominent le film. Sans candeur — quelques moments glauques témoignent bien des risques encourus. Mais ce qui prime, c’est le pouvoir de la séduction et de l’exhibitionnisme, la puissance d’émancipation de ces femmes. La réalisatrice ne juge pas, se tient au-dessus de la morale, en s’éparpillant peut-être un peu, en se perdant dans le général. À mon seul désir est beaucoup plus troublant lorsque le film se recentre sur Aurore et Mia et sur leur attirance réciproque. Qui bascule vers une liaison.
Dès lors, le jeu devient plus torride, avec des scènes érotiques aussi réussies que réfléchies. Le désir qui circule, entre les personnages, entre les actrices et la réalisatrice, tout cela transparaît de manière frémissante à l’écran. Impossible ici de ne pas saluer les performances de Zita Hanrot et Louise Chevillotte, toutes deux formidables, palpitantes en effeuilleuses comme en amoureuses. Rien que pour elles, leur audace et leur liberté, le film mérite d’être vu.
Synopsis
Tout juste embauchée dans un club de striptease, une jeune femme y découvre un univers surprenant et ne tarde pas à prendre goût à sa nouvelle vie.
Critique d’À mon seul désir
Le troisième long métrage de Lucie Borleteau détonne un peu dans un cinéma français contemporain volontiers didactique, surtout quand il aborde des questions de société importantes. Confiée à quelqu’un d’autre, l’histoire de cette jeune étudiante sans le sous qui choisit de rejoindre un club de striptease aurait pu être très différente de ce qui nous est ici proposé. Il aurait par exemple été assez attendu de voir se dresser sur le chemin d’Aurore (Louise Chevillotte) une série d’obstacles, voire d’épreuves terribles, venant en quelques sortes invalider son choix initial ou en tout cas, en exposer les graves dangers.
Ce n’est pas le parti pris de la réalisatrice, laquelle, précisons-le, a pris soin de faire des recherches sur le terrain avant le tournage (ce qui ne signifie pas que son film relève du docu-fiction, loin de là ; on est plutôt sur un alliage de réalisme social et de conte moderne). Bien entendu, certaines situations sont tendues, tout n’est pas rose dans À mon seul désir : les difficultés sociales vécues par les étudiants, le coût exorbitant de la vie parisienne et bien sûr les comportements déplacés, voire violents et criminels de certains hommes sont autant d’ingrédients du récit. Mais le développement de ce dernier n’articule pas une morale bien définie, laissant même entendre que l’épanouissement individuel, et en l’occurrence celui des femmes, n’est pas forcément incompatible avec le fait de se dénuder devant des hommes et même, de se faire payer pour coucher avec, du moment que cela relève d’un choix et non d’une contrainte. Le film n’est pas pour autant un éloge de la prostitution, puisqu’il fait cohabiter en son sein plusieurs points de vue à ce sujet (par exemple, le personnage de Mia, incarnée par Zita Hanrot, s’y oppose fermement). L’idée est plutôt d’exposer des trajectoires singulières, et d’amener le spectateur à se faire une opinion propre, si possible nuancée.
Le ton du film est dans l’ensemble léger, tandis que des scènes érotiques bien filmées (montrées surtout du point de vue féminin) prennent à contrepied les idées reçues qu’on est tenté d’entretenir à propos du milieu où se déroule l’action. Si on imagine, en passant devant un club de striptease à Pigalle par exemple, des danseuses déprimées, des clients tous plus glauques les uns que les autres et un patron cynique et brutal, ce n’est globalement pas ce qu’on voit à dans À mon seul désir, et il est en général plus intéressant, au cinéma, d’être surpris par un traitement, une description plutôt que d’être toujours conforté dans ses opinions (en particulier quand celles-ci concernent des milieux et métiers qu’on ne connaît pas et donc, qu’elles sont davantage basées sur des a priori que sur une observation).
L’esthétique du film est conforme à l’approche de son scénario. Les scènes tournées à l’intérieur du club sont colorées, glamour, bercées (entre autres) par la pop électro sucrée de Rebeka Warrior. La photographie d’Alexis Kavyrchine, remarquable chef opérateur ayant collaboré avec Cédric Klapisch, Thomas Salvador (La Montagne) et la même Lucie Borleteau sur Chanson douce, contribue à faire du club un lieu où règnent davantage la sororité, l’humour et la sensualité que la rivalité ou la violence sexuelle, même si celle-ci surgit parfois.
Il y a fort à parier qu’À mon seul désir déplaira aux conservateurs mais aussi à certaines féministes (celles qui estiment et c’est bien sûr leur droit, que le fait de vendre son corps ou de faire du striptease devant des hommes est contraire à toute forme d’émancipation féminine), lesquelles trouveront peut-être que le film traite certaines problématiques trop à la légère. Il y a en tout cas ici une réflexion sur la liberté individuelle qui est plutôt intéressante, même si le film revendique presque trop son absence de morale toute faite (et son côté libertaire), notamment par le biais d’une voix off trop explicite quant aux intentions de la réalisatrice.
En revanche, la manière dont cette dernière balaie toute psychologie ou sociologie de comptoir (on ne sait presque rien du passé des protagonistes), et montre un personnage s’affirmer au fil de ses choix sans justifier ceux-ci par des ficelles narratives usées, me semble assez rafraîchissante et, encore une fois, plutôt rare dans le cinéma hexagonal actuel. Quant au dénouement, il présente une vision presque opposée à celle du film À la recherche de Mister Goodbar, dans lequel la quête de plaisir de l’héroïne (Diane Keaton) se heurtait à la violence masculine la plus brutale – ce qui pouvait sonner comme une sorte de mise en garde tandis qu’à l’inverse, Lucie Borleteau paraît inviter les femmes à agir comme bon leur semble pour satisfaire leurs envies, quitte à prendre certains risques.
Le revers de cette « description » finalement assez positive, sans être parfaite, d’un milieu et d’une profession montrés en général sous un jour plus noir, c’est que le film semble parfois manquer d’enjeux dramatiques (ce à quoi on pourrait d’ailleurs rétorquer que la noirceur est aussi une manière facile de créer de la tension au cinéma), voire d’un peu de relief émotionnel. C’est plaisant, audacieux dans son traitement, mais une certaine inconsistance rôde parfois dans le cadre. Même la douleur amoureuse, si elle est montrée (et jouée de façon convaincante), ne prend pas de réelle profondeur ici, et semble passer comme elle est venue (ce qui est peut-être voulu). D’un autre côté, l’énergie et la justesse des actrices sont telles qu’À mon seul désir parvient à tenir la note jusqu’au bout.
Le film a d’ailleurs reçu le Prix du Jury Pass Culture et le Prix du Publicau festival de cinéma queer, Écrans mixtes, qui s’est déroulé dans la ville de Lyon du 1er au 9 mars 2023
À mon seul désir explore les thèmes du désir et de l'émancipation féminine dans un contexte qu'on présente en général comme l'opposé de ces notions. La démarche, qui évite agréablement tout didactisme et message moral, est appréciable, tandis qu'une interprétation excellente et une belle maîtrise formelle font que l'ensemble se suit avec plaisir. On regrettera une ou deux maladresses (la voix off ne semblait pas indispensable) et une forme d'insouciance certes voulue mais qui, parfois, flirte avec l'inconsistance. À relever, l'alchimie remarquable qui règne entre Louise Chevillotte et Zita Hanrot ; bravo à elles, et à l'ensemble du casting féminin (à propos du casting, on note la présence de Melvil Poupaud dans un second rôle en forme de faux caméo, sachant que les routes du comédien et de Lucie Borleteau s'étaient déjà croisées à l'occasion du tournage du premier long de celle-ci et du Grand jeu de Nicolas Pariser).