Les Herbes sèches" de Nuri Bilge Ceylan : un film "sublime" et "intelligent" mais "étouffant" ?
Le 10ᵉ long métrage du cinéaste turc a valu à l'actrice Merve Dizdar de remporter le prix d'interprétation féminine au dernier Festival de Cannes. Une fresque philosophique dans un village d'Anatolie autour d'un professeur de dessin, accusé de comportements déplacés envers des élèves.
Nuri Bilge Ceylan avait remporté la Palme d'or pour "Winter Sleep" en 2014. Il signe cette fois-ci un film de 3h17. Samet, jeune professeur d'art, progressiste, effectue son service civil dans un village reculé de l'Anatolie. Après avoir enseigné pendant quatre ans dans une école, il rêve d'être muté à Istanbul. Son collègue et colocataire Kenan et lui sont confrontés à des accusations de gestes déplacés de la part de deux élèves. Samet a du mal à comprendre ces accusations. Il se souvient seulement avoir touché les cheveux d'une jeune fille qui pleurait. Samet rencontre également Nuray, une enseignante d'anglais et ancienne activiste gauchiste qui a perdu une jambe dans un attentat et qui vit chez ses parents. Le film aurait pu s'appeler "Illusions perdues". L'image est comme toujours d'une très grande beauté.
Si selon le critique de la revue 7e Obsession le film n'est pas exempt de quelques longueurs et imperfections, il sacre une nouvelle fois le génie scénaristique et de mise en scène de son auteur : "On attend 3h10 pour comprendre le titre du film, et quand on le comprend, on s'aperçoit à quel point le film est éminemment intelligent, et non pas naïf. C'est extrêmement bien écrit. Même si de temps en temps, il y a quelques scènes dialoguées artificiellement rallongées, elles sont immédiatement rattrapées par une mise scène totalement surprenante avec toujours une trace d'ambiguïté dans ces personnages qui nous interpellent. La rencontre entre le professeur et la jeune fille est très troublante, mais n'est pas du tout manichéenne, cette rencontre semble raconter la même histoire, mais d'un autre point de vue.
J'adore sa manière de regarder au scalpel les sentiments, les confusions, les doutes, les rivalités amoureuses parce que c'est avant tout un triangle amoureux qui va se déliter, car assailli par les doutes. Ce film, c'est le plaisir de la culture, c'est le plaisir d'une certaine forme d'hédonisme et d'érotisme intellectuel qui plus est extrêmement intelligente.
Eric Neuhoff s'est particulièrement ennuyé
Pourtant c'est la deuxième fois de suite que le critique pour Le Figaro a tenu bon et est resté jusqu'au bout d'un des films de Nuri Bilge Ceylan : "Il faudrait inventer une nouvelle unité de mesure, celle du maître étalon de l'ennui. D'habitude ce sont des films contemplatifs et, cette fois-ci c'est très bavard.
On a le choix entre le vide et le trop plein. Ça se passe toujours autour d'une table, j'ai l'impression d'être enfermé dans la salle des profs d'un lycée. Ils sont toujours trois ; tantôt ils boivent du whisky ; tantôt ils parlent politique ; tantôt ils boivent du thé et parlent de ce qui se passe dans leur établissement… S'il filme très bien, ça repose sur des discussions inintéressantes. Ça n'en finit pas, ça se veut moderne et c'est terriblement démodé".
Pour Charlotte Lipinska, c'est un chef-d'œuvre
La journaliste pour Vogue a tout simplement adoré ce film, elle a été particulièrement stupéfaite par la mise sous tension que fait ressentir l'atmosphère de la mise en scène : "Ce film n'est pas long, il est profond, car parler de la complexité humaine, de ses contradictions, ça ne se fait pas en 90 minutes ! Le film ne va pas du tout là où on l'attend, il se déplace constamment.
Certes, c'est bavard, désespéré et cynique, comme tous les films de Ceylan, mais il y a un peu plus d'humour que précédemment, les paysages sont toujours aussi sublimes et il y a, au cœur du film, un face-à-face, un dîner entre Samet et cette jeune Nuray que je trouve d'une tension invraisemblable, notamment sur la misanthropie et l'engagement. Le film se clôt sur un monologue final parmi les plus bouleversants et sublimes que j'ai vus depuis longtemps sur la prise de conscience d'une vie gâchée et sur l'hommage à la jeunesse de la Turquie en laquelle il semble croire pour un avenir un peu plus radieux pour son pays".
Jean-Marc Lalanne a eu comme l'impression d'étouffer
S'il admet volontiers que le film affiche une virtuosité de mise en scène très impressionnante, il n'est jamais vraiment parvenu à entrer dans le film : "Il y a quelque chose d'extrêmement suranné dans la théâtralité, dans ce cinéma d'analyse psychologique extrêmement dialogué. Je n'ai rien contre, mais, là, j'ai le sentiment que cette durée, cette dilatation, c'est presque un signe extérieur de richesse qui vise une sorte de monumentalité du grand film d'art.
Le film est à la fois ronronnant, solennel, guindé, mais au bout d'un moment, j'étouffe, malgré la maestria de mise en scène impressionnante, mais qui me laisse totalement extérieur.
Les Herbes sèches” : Nuri Bilge Ceylan signe une fresque d’une richesse impressionnante
Dans un collège d’Anatolie, deux jeunes profs désespèrent. Une fresque sensible et littéraire sur le temps qui passe et les sentiments qui renaissent. À (re)voir du 17 au 23 janvier pour 4 euros dans le cadre du Festival cinéma Télérama.
En 2014, Winter Sleep (Palme d’or au Festival de Cannes) avait, au fil des semaines, rassemblé 360 000 spectateurs en France. Autant d’amateurs prêts à passer plus de trois heures dans une salle de cinéma, et majoritairement reconnaissants envers le réalisateur, Nuri Bilge Ceylan, pour la beauté, la puissance et la profondeur de son œuvre. Neuf ans plus tard, après une crise sanitaire ayant entraîné d’innombrables changements dans nos habitudes culturelles, sommes-nous toujours les habitants de cette contrée rare où l’on attend d’un film qu’il nous imprègne, nous trouble et nous éclaire durablement, en échange du temps long qu’on lui consacre ? Souhaitons-le, car Les Herbes sèches, neuvième long métrage du grand cinéaste turc, possède à nouveau cette force majestueuse et mélancolique qui fait la différence.
Que tombe et retombe la neige sur les montagnes de l’Anatolie, donc. En l’occurrence, sur un collège isolé, fréquenté par des enfants de paysans, et où les cours reprennent après la coupure des vacances d’hiver. Dans la salle des profs, les habitués se retrouvent autour d’un modeste buffet. Les conversations évoquent la période passée loin des élèves : « C’est fou comme on s’habitue à ne rien faire de ses journées ! » constate avec légèreté une enseignante. Ces seules paroles banales sur l’écoulement du temps, et sur le sens qu’on peut, ou non, lui donner, rappellent d’emblée l’esprit de Tchekhov, certainement l’auteur (toutes disciplines confondues) dont Nuri Bilge Ceylan est le plus proche.
Le vague à l’âme inhérent à la fuite invisible des jours, des mois et des saisons se précise à travers deux des personnages principaux. Samet, encore jeune, professeur de dessin, ronge son frein dans le froid et ne fait qu’attendre, depuis des années, son hypothétique mutation à Istanbul. Son collègue et colocataire du même âge, également célibataire, a manqué de peu une promotion — il voulait devenir le principal de l’établissement. La faible intensité de leurs existences, telle qu’ils la ressentent, et dont ils se lamentent ou plaisantent, est l’un des sujets du film. Elle est telle que Samet, le cœur à marée basse, est foudroyé par la lettre d’amour trouvée dans le sac d’une élève lors d’une fouille disciplinaire : il s’acharne même à croire, un temps, que cette lettre lui est adressée. Et cette méprise ne restera pas sans conséquences…
Puis l’intensité espérée sans conviction par les deux hommes semble prendre le visage d’une autre enseignante, native de la région, et revenue y travailler depuis peu. Nuray (Merve Dizdar, Prix d’interprétation féminine à Cannes en mai dernier) est le plus beau personnage des Herbes sèches. À la fois ardente et brisée, blessée dans sa chair, elle revient d’un enfer et se convertit peu à peu à la résignation, réinstallée chez ses parents. Mais au fond d’elle-même, elle croit toujours à l’action et à l’engagement. Dans l’univers plutôt masculin de Nuri Bilge Ceylan, où les petitesses des protagonistes sont largement évoquées, cette héroïne incarne l’idéalisme et la part de romanesque à même de transcender le film. Elle sait ainsi déjouer la rivalité primaire qu’elle ne manque pas de susciter entre les deux amis célibataires. Au passage, alors que tant de réalisateurs ont désormais recours aux textos en plein écran pour expliciter les interactions entre les personnages, Ceylan ne filme que l’effet sur les visages des messages échangés par smartphone. Avec une éloquence subtile.
À l’instant où le récit intimiste prend toute son ampleur, jusqu’à devenir haletant (lors d’un dîner chez Nuray), le cinéaste ménage une parenthèse inédite dans sa filmographie : il met soudain à nu les ressorts de la fiction, nous rappelle délibérément, et brièvement, qu’il ne s’agit « que » de cinéma. Le décrochage déroute sur le moment, et renforce l’admiration a posteriori, tant il s’apparente à une forme supérieure d’honnêteté artistique, comme il arrivait à l’Iranien Abbas Kiarostami d’en faire preuve, notamment dans Le Goût de la cerise (1997). Et lorsque la narration reprend, peu après, elle n’en est que plus captivante.
La mise en scène fusionne les paysages expressifs de l’Anatolie (de nouveau magnifiquement filmés) et le point de vue anthropologique de l’auteur. Dans cette région, est-il signifié en voix off, la végétation, à peine débarrassée de la neige, est aussitôt attaquée par un soleil trop vif. Dès le printemps, le dessèchement menace la nature, et ainsi en va-t-il également des humains. La faculté d’être ému, d’éprouver des sentiments passionnés déserte la plupart les adultes, une fois passée la prime jeunesse. Elle apparaît donc comme un trésor perdu, que Samet, sans doute « l’herbe sèche » la plus voyante du film, recherche désespérément. Tout au long de cette fresque d’une richesse impressionnante, la quête impossible de cet homme rappelle la phrase d’André Gide à la fin de son roman L’Immoraliste : « J’aurais voulu pleurer, mais je sentais mon cœur aussi aride que le désert. »
Les deux Turquie
La géographie des films de Nuri Bilge Ceylan se partage essentiellement entre l’Anatolie rurale, où l’auteur est né, a été élevé, et la grande ville cosmopolite, Istanbul, où il est désormais établi. Ces deux pôles, présentés par le cinéaste comme en tous points opposés, ne vont pourtant jamais l’un sans l’autre. Dans Les Herbes sèches, qui se déroule intégralement à la campagne, Samet l’enseignant renouvelle, à chaque fin d’année scolaire, sa demande de mutation à Istanbul, seul lieu qui lui permettrait, croit-il, de vivre pleinement. Mais la femme qu’il courtise lui suggère qu’il y emmènerait, à coup sûr, son désabusement et son ennui. Au contraire, dans le superbe Uzak (2004), le héros stambouliote méprise son jeune cousin fruste venu d’Anatolie pour squatter son appartement… Avant de regretter amèrement, une fois reparti l’encombrant garçon, cette évocation vivante des ses racines.
Réalisateur Nuri Bilge
Sortie 2023
Genre Drame
Durée 3h17
SYNOPSIS
Alors qu'il attend sa mutation à Istanbul depuis le village où il travaille, un jeune enseignant voit une rencontre bouleverser toute son existence.
CASTING
Deniz Celiloglu Samet
Merve Dizdar Nuray
Musab Ekici Kenan
Erdem Senocak Tolga