Cogan est un thriller poisseux et sombre comme on aime en voir. Un film où il n’y a volontairement aucune lumière à l’horizon : pas de rédemption, pas de héros, seulement du vice, de la dépravation et une humanité en décomposition. Tout baigne dans une ambiance de fin de règne, renforcée par la toile de fond évidente de la crise de 2008, qui donne au récit une portée politique bien plus large qu’un simple polar.
Brad Pitt impose un personnage fascinant : froid, charismatique, sarcastique, sûr de lui, presque élégant dans sa manière de tuer. Cogan est un antihéros parfait, un prédateur calme qui ne s’agite jamais, qui observe, jauge et frappe sans états d’âme. Face à lui, James Gandolfini livre une prestation troublante. Son Mickey ressemble à une variation de Tony Soprano : gangster fatigué, alcoolique, hanté par le passé, avec les mêmes tics de langage et de gestes. Pour un fan des Sopranos, c’est un plaisir quasi nostalgique, même si ça peut donner l’impression qu’il reste prisonnier de cette figure du criminel dépressif qu’il maîtrise trop bien.
Les meurtres participent à la signature du film. Celui du personnage de Ray Liotta, filmé au ralenti, ultra-détaillé, presque humiliant, ou l’exécution de Squirrel, brutale, sèche, avec un son de tir assourdissant dans un silence total, montrent une vraie volonté de mettre en scène la violence autrement : pas spectaculaire, mais marquante, sale, dérangeante. Même les figurants ont ces « vraies gueules » fatiguées, brisées, qui donnent au film une authenticité presque documentaire.
Le film excelle aussi dans la peinture des perdants. Le duo Frankie / Russell incarne parfaitement ces types laissés pour compte par le système : des ratés, des parasites de survie, influençables, maladroits, pathétiques. Personne ne fait bien son travail ici, personne n’est fiable, personne n’est loyal. Tout le monde trahit tout le monde. Frankie balance Squirrel. Cogan abandonne Mickey dès qu’il devient inutilisable. Dans cet univers, la loyauté n’existe pas, seulement l’efficacité.
La relation entre Cogan et Frankie est un point intéressant du film. Cogan cerne immédiatement la faiblesse de Frankie : sa peur, sa maladresse, son besoin d’approbation. Il se comporte comme un prédateur face à une proie, un requin qui sent le sang. Il joue la proximité, la compréhension, presque la douceur, donnant l’illusion qu’une porte de sortie existe. Et pendant une fraction de seconde, on y croit. Mais tout ça n’est qu’un mécanisme calculé. Quand vient le moment, il l’exécute froidement, sans dignité, sans cérémonie, dans un parking souterrain anonyme. Même la mort n’a pas de grandeur ici.
La scène finale résume parfaitement le propos du film. Le dialogue entre Cogan et l’avocat, sur fond de discours d’Obama, est d’une lucidité glaçante :
« America is not a country, it’s a business. Now fucking pay me. »
Tout est là. Plus de morale, plus d’éthique, plus de sentiments. Seulement des rapports de force, du cash, et la loi du plus fort.
Au fond, Cogan n’est pas vraiment un film de gangsters, mais un film sur le déclin de l’Amérique, qui utilise le polar noir comme langage. La criminalité n’est qu’un miroir de la société : un système qui broie, corrompt, abandonne. Et c’est sans doute là sa plus grande réussite.
S’il a un défaut, c’est presque d’être trop court. On aurait envie de rester plus longtemps dans cette atmosphère lourde, sale, désespérée. 30 ou 45 minutes de plus dans cette boue morale ne seraient pas de trop.
Un film dur, cynique, brillant dans sa manière de faire du noir un véritable commentaire politique sur l’Amérique moderne.