Film de suspense • de Fritz Lang • 1947 • 1h47 • Edward G.Robinson, Joan Bennett, Dorothy Peterson, Thomas E. Jackson.
Richard Wanley, un criminologue réputé et paisible, admire comme il l'a déjà souvent fait un très beau portrait dans une vitrine lorsqu'il aperçoit Alice, la jeune femme qui a servi de modèle au peintre. Celle-ci lui propose de le conduire chez elle et de lui montrer d'autres toiles du même artiste et dans la même veine. L'amant d'Alice les surprend et, fou de jalousie, menace Wanley. Une bagarre éclate entre les deux hommes, sous les yeux d'Alice, et Wanley tue accidentellement son adversaire. Désemparé, il se débarrasse comme il le peut du corps en le cachant maladroitement. Mais bientôt, un maître chanteur fait son apparition et menace de tout révéler à la police...
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Un quart de siècle, c'est exactement le temps qui sépare la réalisation de cet excellent film américain de Fritz Lang de sa réapparition sur un écran français. C'est aussi la chance de remettre en perspective une œuvre qui aujourd'hui nous paraît profondément germanique, si proche de toute une tradition cinématographique qui s'imposa entre la fin de la première guerre mondiale et l'avènement du nazisme. Bien plus allemande, en un sens, qu'américaine.
Au New York Gotham Collège, le professeur Richard Wanley, titulaire d'une chaire de psychologie, incarne la respectabilité bourgeoise par excellence. Quand débute le film, il professe un cours sur la responsabilité du criminel. Derrière lui, sur un immense tableau noir, s'étale en caractères non moins immenses le nom de Sigmund Freud avec tout autour un vocabulaire approprié : libido, catharsis, etc. Son cours terminé, le professeur rejoint au club voisin le procureur Frank Lalor et un ami médecin. Non loin du club, dans une vitrine, surgit la tentation sous la forme du portrait d'une séduisante jeune femme brune. Le professeur a été touché au cœur, la lecture du Cantique des Cantiques l'envoie retrouver en rêve la belle inconnue, qui tout simplement s'introduit dans sa vie et en bouleverse les données.
" Pour elle il va tuer ", pourrait dire la publicité, et Fritz Lang nous livre le récit de ce meurtre présumé.
Sur une trame assez mince, Fritz Lang déploie les prestiges d'une mise en scène toute fondée sur l'efficacité, l'évidence, ce qu'on appelle en allemand la Sachlichkeit. Lang souligne qu'il conçoit ses films comme des documentaires mais qu'il ne laisse rien au hasard. Tout est voulu. D'où le génie narratif et les limitations non moins apparentes de ce cinéma. D'un côté, un regard froid, clinique, un art du cadrage particulièrement économique, des éclairages neutres. Quelques obsessions plastiques qui, à elles seules, sont une signature, la rue vue sous le même angle que dans M. et You and Me, carrefour de la vie moderne, barbare, où l'on s'ignore, où l'on tue parfois ; un visage de femme se reflétant dans une vitrine ou derrière une vitre battue par la pluie. Mais, d'un autre côté, un extrême schématisme, des évidences trop écrasantes : le professeur, joué très typé par Edward G. Robinson, symbolise l'engluement dans le quotidien, les fausses valeurs, l'ennui.
Aujourd'hui, la Femme au portrait appartient à l'histoire du cinéma, plus qu'un Renoir ou un Ford. On le verra avec respect, admiration, presque fascination. On admirera la grande beauté de Joan Bennett, la jeune femme. On applaudira à la scène la plus forte du film, entre Joan Bennett et la parfaite petite gouape incarnée par Dan Duryea, le maître-chanteur. Mais on gardera l'esprit froid, finalement assez critique. Nous ne sommes qu'au cinéma, " ailleurs ", non " avec ".
LE MONDE • Louis MARCORELLES • Le 19 avril 1969.