Memory Image

Un monde presque parfait

2024

Laurent Gounelle

PG

Patricia Guichard a noté 8/10

Avis de la communauté

Opinion du public

user icon

20 avis

memorizer logo

7,2/10

logo memorizer

Découvrez si vos amis l'ont ajouté

Plus d'infos

Summary

Jeune chercheur, David Lisner vit chez les Réguliers, une société hyper-connectée qui veille au bien-être des individus. Il est envoyé en mission chez les Exilés, un groupe de rebelles, afin d'entrer en contact avec Eve Montoya. Cette dernière, nièce et unique héritière de l'éminent sociologue Robert Solo, détient un rapport explosif pouvant mettre en péril l'équilibre social des Réguliers.

Avis et Commentaires

10 avis
Nathalie Rollois
Nathalie Rolloisa noté ★ 8/10
10 août 2025

Deux communautés s'opposent : les réguliers qui sont complètement tournés vers les technologies et les algorithmes, et les exilés qui restent au contact de la nature

Céline Surget
Céline Surgeta noté ★ 10/10
22 août 2024

Attention pour le futur avec nos enfants

Céline Hachard
Céline Hacharda noté ★ 10/10
30 juin 2024

David Lisner vit dans la société des Réguliers. Il doit annoncer le décès de Robert Solo à sa nièce Ève Montoya qui vit dans la société des exilés. Des hauts dirigeants demandent à David de convaincre Ève d’intégrer les Réguliers car Robert a fait une brillante carrière et a des infos Éric Russel directeur de la sécurité informatique Martial Russel, des renseignements, contacte David qui a bossé sur le projet d’un implant sérotoninergique (régulateur de l’humeur). Ève Montoya est l'unique héritière de Robert Solo, le sociologue qui vient de mourir. Il occupait toujours son bureau à l'université afin de poursuivre ses recherches malgré son âge avancé. Mais comme il était officiellement en retraite, le fruit de son travail lui appartenait, et non à la faculté. Et c'est Ève Montoya qui va en hériter. Cest d'ailleurs à peu près la seule chose qu'elle aura puisquil était du genre dépensier... « Robert Solo n'avait pas confiance dans les systèmes de sauvegarde en ligne de type Cloud. D'après nos services, il a tout enregistré sur un disque dur externe qu'il a planqué en territoire Exilé. Il s'y rendait fréquemment pour voir sa nièce. - C'est bizarre, non? Pourquoi ne l'a-t-il pas tout simplement mis dans un coffre en banque ici ? - On s'est posé la même question, et on a appris que, dans sa jeunesse, il a été témoin d'un braquage de banque. Il se trouvait au guichet au moment des faits. Il a assisté à un véritable carnage. Il s'en est sorti indemne mais traumatisé. Il n'a plus jamais remis les pieds dans une banque. Nous pensons que le disque dur est peut-être dans un placard chez sa nièce, là où personne n'y prêterait attention. - En effet, vous êtes mal barrés... L'agent lui adresse un regard glacial avant de poursuivre. - On ne le saura qu'à l'ouverture de la succession, quand le notaire lira le testament. La seule façon de mettre la main sur ce rapport est de s'arranger pour que cela se passe chez nous, en territoire Régulier. À ce moment-là, nous serions en droit de le confisquer »   Émilie c’est la cousine de David qui est dans le coma et qui a mené un projet de recherche avec Robert à la fac. « Penser est très utile, bien sûr. Mais quand on est trop impliqué dans ses pensées, cela biaise notre présence à nous-même et au monde; cela tend à nous extraire de notre vraie vie, à nous empêcher de sentir ce qui se passe en nous et autour de nous, ici et maintenant. - C'est un peu confus pour moi... Ève lui remplit de nouveau son verre d'eau. - Non merci, je n'ai plus soif. - Bois, c'est pour résoudre ton problème. - Quel problème? - Tu verras plus tard. Bois. - Bon... - En fait, reprend-elle, on a différents types de pensées incessantes. Il y a d'abord celles qui entraînent ton esprit dans le passé : tu réentends des paroles qui ont été pronon-cées, tu revois des événements qui ont eu lieu, des actions qui ont été faites par toi ou par d'autres. L'expérience montre que ces moments qui nous reviennent à l'esprit sont rarement des souvenirs positifs : on regrette ce qu'on a dit ou pas dit, fait ou pas fait, on ressasse ce que d'autres nous ont dit ou fait, la façon dont on a réagi ou ce qu'on a laissé faire... Ce qui est intéressant, c'est de réaliser que ruminer nos soucis les amplifie mentalement. À force de les ressasser, on se les représente plus grands qu'ils ne sont en réalité: nos petits soucis deviennent de GROS soucis, ils nous semblent vite ingérables et nous sommes désemparés face à eux. Tout ça parce qu'on a laissé nos pensées leur donner la place qu'ils ne devraient pas avoir. - C'est vrai que le bon sens devrait nous inciter, quand on a un problème, à l'étudier froidement, puis à prendre une décision pour le résoudre rapidement. - Exactement. Et y penser en boucle nous complique sérieusement la tâche. Sans compter que certains problèmes ne sont même plus à résoudre : parfois c'est trop tard, ils appartiennent au passé et y repenser est stérile; cela ne sert qu'à maintenir notre esprit dans un état négatif qui nous fait souffrir et nous rend malheureux. Mais on le fait quand même ! - C'est clair. - Ensuite, il y a les pensées tournées vers le futur. - En général, elles sont plus positives ! - Pas toujours : certains sont préoccupés par un futur inquiétant qui ne se réalisera peut-être jamais. Mais tu sais, même quand tu penses à tes prochaines vacances, à la prochaine chose que tu vas t'offrir, ou à la promotion que tu espères avoir, ces pensées positives ne sont pas anodines pour autant. - Je ne vois pas trop où est le problème... - Ces pensées te détournent de l'instant présent, elles t'empêchent de le savourer à sa juste valeur en entretenant illusion que le futur sera meilleur, qu'il te rendra plus heu-reux: tu seras heureux quand tu seras en vacances, quand tu t'achèteras ce que tu désires, ou quand tu auras cette pro-motion. Le problème, c'est que ces pensées présupposent donc que tu n'es pas heureux maintenant parce qu'il te manque quelque chose. C'est comme si tu capitulais sur ton bonheur présent, comme si tu acceptais d'y renoncer en te disant : « C'est pas grave, je serai heureux quand tel événement se produira. » Et ça, vois-tu, c'est un mirage, une imposture, parce que ce genre de pensées te conditionne à associer le présent à un manque, si bien que, lorsque l'événement tant attendu se produira, tu ressentiras... le manque d'autre chose, et cela te poussera à penser à cette autre chose qui, c'est sûr, te rendra heureux dans le futur. Bref, l'espoir d'un bonheur futur t'empêche d'être pleinement heureux maintenant. Et on passe à côté de sa vie sans même s'en apercevoir ! Le silence revient d'un seul coup. - Résumé comme ça... Ève acquiesce calmement. - Il y a encore une chose, ajoute-t-elle. Être trop enfermé dans nos pensées tend à nous couper de notre corps et des messages qu'il nous envoie. - Nous y voilà... - On connaît tous les messages de fatigue ou de faim, mais en vérité, notre corps communique en permanence. Pourtant, si l'on n'est pas connecté à lui parce qu'on est happé par nos pensées, on n'entend pas ses messages. C'est d'ailleurs comme ça que certaines maladies peuvent se développer. Et ça ne s'arrête pas là, ça va bien au-delà de la santé. David acquiesce machinalement, songeur. Elle lui ressert un verre d'eau. - Tiens. Mon corps me dit qu'il n'a plus du tout soif. - Mais là, c'est pour la bonne cause. David fait une grimace et s'exécute. - La solution, poursuit Eve, passe par Yadoption dune nouvelle habitude, mais nous autres humains détestons changer nos habitudes... La, en loccurrence, il s'agit dac complir une sorte de petit rituel quotidien, ne serait-ce que cinq ou dix minutes par jour. Mais il faut le faire tous les jours, et peu de gens sont prêts à cet effort. - Surtout si ça s'ajoute aux cinq minutes de danse... - Tu peux bien accorder quinze minutes par jour à ton équilibre et ton bien-être, non? Avec des répercussions positives dans tous les domaines de ta vie ! - Bon allez, vas-y, je t'écoute. - Pendant ces cinq ou dix minutes, tu décides simplement d'être très présent à toi-même, à l'écoute de ta respi-ration, des sensations de ton corps, puis de ce qui se passe autour de toi, et tu prends conscience de chaque pensée qui surgit, afin de réaliser que tu en es le créateur et que tu peux aussi en être l'observateur... - Tu veux dire, genre, méditation ? - Oui, tout à fait. De la méditation de pleine conscience. - C'est pas pour moi, ça ! J'ai déjà essayé une fois, ça m'a énervé. En fait, je ne peux pas faire le vide dans ma tête : les pensées me viennent sans cesse, toutes seules. - C'est normal, mais faire le vide n'est pas le but. II faut simplement être conscient de tout ce qui se passe en toi puis autour de toi pendant quelques minutes. Tu verras qu'au bout de plusieurs jours, tu te sentiras mieux » (p200) P288 « Au début, les intellectuels s'inquiétaient de la baisse continue du niveau scolaire des enfants. Beaucoup pensaient que ça venait des méthodes d'enseignement, qu'ils considéraient moins performantes que par le passé. Mais certains ont commencé à pointer du doigt les éerans et leur impact potentiel sur la capacité de concentration des jeunes, et aussi des adultes, d'ailleurs. De plus en plus de personnes de tous âges développaient des formes de dépendance aux écrans de téléphone, de tablette ou d'ordinateur. Des recherches ont été menées pour essayer de comprendre tout ça. Elles ont montré que l'usage des écrans multipliait les ressentis de micro-plaisirs, comme ceux induits par les likes ou les notifications. On a alors mis en évidence un phénomène très intéressant : ils sont chaque fois associés à une sécrétion de dopamine par le cerveau. La dopamine est un neuromodulateur, une sorte d'hormone du plaisir qui a pour fonction de nous inciter à reproduire ce qui est bon pour nous. Par exemple, quand on réussit une action intellectuelle ou sportive, on reçoit une décharge de dopa-mine. Ça a pour effet de nous motiver, ça nous pousse à recommencer, à nous surpasser : c'est ce qu'on nomme le circuit de la récompense. Miotesoro acquiesce sans rien dire. - Mais, poursuit-elle, les écrans nous font produire cette dopamine à tout bout de champ sans qu'on ait rien fait en réalité pour la mériter. Or la dopamine, c'est addictif. Si on ne peut plus se passer de son téléphone ou de sa tablette, c'est parce qu'on est accro à la dopamine. On recherche de plus en plus de plaisir. Le problème, c'est que ça bloque l'action de deux autres neurotransmetteurs : la séroto-nine, qu'on appelle vulgairement l'hormone du bonheur, qui régule notre humeur, et la noradrénaline, qui favorise les relations humaines et les comportements éthiques. Au passage, c'est intéressant de voir que l'hormone du plaisir bloque l'hormone du bonheur il serait donc vain de cher. cher à être heureux en courant après le plaisir. - Bon, dit Miotesoro, jaurais pas da rester, tes en train de casser mes joujoux, là ! - Les écrans détournent petit à petit les gens des activités et projets qui pourraient les épanouir. Parce que pour mener à bien un projet, qu'il soit professionnel ou per-sonnel, vous devez vous investir, vous concentrer et faire des efforts sur des périodes parfois longues et, au bout du compte, la réussite de votre action va vous fournir une récompense sous forme de dopamine. Mais si n'importe quel écran peut vous fournir cette dopamine à la minute, alors vous ne pouvez plus trouver en vous le courage de fournir des efforts dans la durée. - Si je comprends bien, dit Eve, les gens restent chez eux non seulement parce que l'I.A. a confisqué leur travail, mais aussi parce qu'ils sont devenus incapables de s'investir dans des projets. - Tout à fait, et ce n'est pas tout, poursuit Émilie. Des chercheurs ont étudié le cerveau de chauffeurs de taxis londoniens qui ont cessé d'utiliser leur mémoire du plan des rues pour s'en remettre à des applis GPS de type Waze : au bout de quatre ans, leur cerveau s'est atrophié. Les applis qui visent à nous aider au quotidien nous rendent... stupides. - C'est réjouissant ! dit Miotesoro. - Mais... je ne vois pas le rapport avec un changement de civilisation, relance David. - Patience, j'y viens. Les chercheurs se sont ensuite penchés sur les effets des réseaux sociaux, sur lesquels nous sommes presque tous présents, n'est-ce pas ? - Bien sûr, acquiesce David. - Ce n'est pas le principe d'un réseau social qui est en cause : mettre les gens en relation sur le web pour partager des idées ou entretenir des relations à distance peut être positif. Le problème vient de ce qu'induisent les réseaux dans leur conception: parce qu'ils comptabilisent vos followers ou amis, vous êtes incité à faire en sorte que ce nombre s'accroisse. Le système vous donne l'impression que votre valeur personnelle repose sur cette quantité, alors qu'elle n'a naturellement aucun rapport : vous pouvez être une personne merveilleuse suivie par trois personnes, ou un gros malin qui s'y prend bien et en rassemble huit cents. - On peut aussi, dit Miotesoro, être à la fois un être merveilleux et avoir une foule de suiveurs, non ? - Bien sûr. Mais ce qui est intéressant, c'est que le système vous pousse à vouloir accroître votre popularité. L'invention des likes ou leur équivalent dans d'autres réseaux a été un formidable accélérateur de cette tendance. Les utilisateurs sont incités à dire ou à montrer tout ce qui pourra susciter l'approbation des autres. C'est précisément là où ça devient vicieux. Parce qu'au lieu de rester à l'écoute de votre intériorité, au lieu d'être fidèle à vos ressentis, à vos états d'âme, à vos émotions, à vos pensées et opinions, vous êtes conditionné à n'exprimer que ce qui va être valorisé par les autres. À la longue, ça vous coupe d'une partie de vous-même, ça vous habitue à aller dans le sens de ce qu'on attend de vous. Ève confirme silencieusement, son regard se tend vers Émilie. esclaves, c'est ça ? dit David. - T'es en train de nous dire que ça fait de nous des - C'est surtout chez les jeunes que c'est problématique. À un âge où ils sont en pleine construction, les adoles- cents doivent developper leur indivdualite alors quils ont tres peur de perdre le lien avec les autres : il faut quils apprennent à être pleinement eux-mêmes, donc à se distinguer des autres, tout en préservant leurs relations. Une sorte de négociation interne qui doit aboutir à un équilibre. C'est un passage difficile, mais essentiel pour se préparer à devenir adulte. Or, comme les réseaux sociaux les poussent à aller dans le sens de ce qu'attendent leurs amis, ils leur donnent le sentiment de n'exister qu'à travers le regard des autres. Ils les empêchent d'effectuer ce travail de construction de soi. Le risque est de développer des troubles de la personnalité une fois adultes, comme l'incapacité à supporter la solitude, ou encore le besoin de contrôler les autres. - On comprend mieux, dit Ève, pourquoi les patrons des géants du web interdisent les écrans à leurs enfants... - Oui. Les écrans privent les enfants de leur vie inté-rieure. Ils n'ont plus de « patrie intérieure », comme disait Saint-Exupéry. - Bon allez, la suite ! J'ai pas que ça à faire, mes lapins ! - La suite, dit Émilie, c'est que les réseaux sociaux ont commencé à collecter des données personnelles pour vous proposer des publicités ciblées. Rien de mal à ça, me direz-vous : de tout temps, les publicitaires ont adapté leurs messages en fonction de la population visée. C'est banal. La différence, c'est que, dès le début, ça allait beaucoup plus loin. Rien qu'en analysant comment vous attribuiez Un monde presque parfait vos likes, Facebook a été très tôt capable d'estimer précisément votre orientation sexuelle, vos opinions politiques, votre niveau intellectuel, vos traits de personnalité, vos origines, vos croyances religieuses, et même vos addic-tions. En 2014, Facebook a déposé le brevet d'un détecteur d'émotions capable d'analyser les images pour décoder ce que ressentent les gens. Les réseaux sociaux ont vite compris que la collecte de ces données était une véritable mine d'or pour leurs activités publicitaires, et ils se sont mis à en capter de plus en plus. Très vite, le monde de la high-tech leur a emboîté le pas : il fallait collecter et enregistrer tout ce qu'on pouvait apprendre sur vous. Une vraie frénésie d'espionnage. Une universitaire américaine, Shoshana Zuboff, professeure à Harvard, a mené une analyse en profondeur de ces pratiques, qu'elle a publiée en 2019. Elle a découvert par exemple que la Smart TV de Samsung enregistrait tout ce que l'on disait à proximité de la télévision et envoyait ça à une société spécialiste des systèmes de reconnaissance vocale; que des applis accédaient aux données de géolocalisation de leurs utilisateurs jusqu'à 5 398 fois en trois semaines; que des poupées interactives comme celles de la marque Genesis Toys enregistraient tout ce que disaient les enfants et les incitaient même parfois à révéler des informations personnelles telles que leur adresse, qui étaient là encore envoyées à un centre de traitement... - Dieu soit loué, dit Miotesoro, je n'ai pas de poupée ! - Mais tu as peut-être une voiture ? - Qu'est-ce que tu vas nous sortir ? - Les voitures récentes sont presque toutes connectées à Internet, et leurs constructeurs figurent parmi les plus gros collecteurs de données personnelles. - Sans rire? dit David. - Vraiment. Votre voiture peut relever tout ce qui concerne votre conduite : l'heure et le trajet de vos dépla-cements, votre vitesse, vos accélérations, la musique et les radios que vous écoutez, et même l'heure à laquelle vous ouvrez vos portières. Mais ça ne s'arrête pas là. Si votre téléphone est connecté à la voiture, elle a accès à tous vos contacts, toutes vos conversations, tout votre agenda, toutes vos photos et vidéos, tous vos échanges de messages voire d'emails. Selon la fondation Mozilla, qui a enquêté sur ce dossier aux États-Unis, certaines marques, comme Nissan par exemple, vont jusqu'à collecter des informations sur votre « activité sexuelle », même si on peut se demander comment ils obtiennent ça. - Bon, dit David. Finalement, je vais me réjouir de m'être fait saisir ma voiture ! Ève lui adresse un sourire amusé. - Ensuite, poursuit Émilie, les réseaux sociaux et autres géants de la high-tech ont compris que toutes ces informations avaient une valeur marchande... Alors ils se sont mis à les vendre. En 2016, une étude de chercheurs de l'université de Toronto a montré que plus de 75 % des applis partageaient vos données confidentielles avec des tiers, y compris vos données de santé. - Le monde entier, s'écrie Miotesoro, va savoir que j'ai un corps de rêve en parfait état ! David songe à ses hausses de cotisations d'assurance et se demande si elles ne viendraient pas de sa récente désobéissance aux conseils formulés par ses applis... - C'est choquant, songe-t-il. Mais bon, je ne vois toujours pas le changement de civilisation. - T'es encore plus pressé que moi, on dirait, le coupe Miotesoro. Fais gaffe parce que, si t'es stressé, je te rappelle que la Terre entière va bientôt le savoir... - J'y viens, dit Émilie. Le grand virage a eu lieu quand les réseaux sociaux ont réalisé qu'ils possédaient tellement d'informations sur vous qu'ils pouvaient peut-être influencer vos actions, guider vos comportements sans que vous ne vous en rendiez compte. Alors ils ont lancé des recherches en ce sens, mais ces expériences ont été faites sur vous... à votre insu. À l'université, quand des chercheurs mènent des expériences, ils ont l'obligation de respecter des règles déontologiques et éthiques strictes. Avoir l'accord préalable des participants en fait naturellement partie. Les réseaux sociaux comme Facebook s'en sont totalement affranchis : vous êtes alors sans le savoir les cobayes d'expériences psy-chologiques. Ils publient en avant sur votre page certaines informations, certaines photos, pour enregistrer vos réactions puis les analyser et les comprendre. Ils répètent ces expériences jusqu'à être capables d'anticiper vos réactions. Ensuite, comme ils savent précisément ce qui va vous tou-cher, vous émouvoir, vous révolter, vous scandaliser, vous faire adhérer... ils peuvent induire en vous l'émotion qu'ils veulent afin de vous pousser à réagir comme ils l'ont décidé et obtenir de vous ce qu'ils désirent. Vous devenez leur marionnette. Un monde presque parfait Émilie s'interrompt pour prendre une gorgée d'eau et pendant ces quelques instants de silence, David accuse le coup de ces révélations. - Mais... concretement, quiest-ce quils obtiennt de nous ? - Tiens, un exemple basique, au tout début des modifications comportementales, en 2016 ou 2017 : McDonald's a versé des millions de dollars à l'entreprise éditant Pokémon Go pour qu'elle place des Pokémon virtuels dans ses restaurants afin d'inciter les joueurs à s'y rendre pour les trouver. Quand on vous y envoie à l'heure du repas, il y a de grandes chances que vous passiez commande. Vous êtes persuadé que c'est votre décision, et loin d'imaginer qu'elle a été planifiée par d'autres que vous. Et ce n'était que le début, on n'en était qu'aux balbutiements. Tout s'est accéléré par la suite. Il y a quelques années, un ancien responsable de produit chez Facebook a dit : « L'objectif principal de la plupart des gens qui travaillent sur les données chez Facebook, c'est d'influencer et de modifier les humeurs et les comportements des gens. Ils le font en permanence.» - Il me semble pourtant, dit Miotesoro, que ces géants de la tech n'ont pas le droit de collecter nos données sans notre consentement. Émilie lève les yeux vers lui. - Là encore, ils pilotent notre réaction pour obtenir qu'on le leur donne. - Comment ça ? - La collecte et l'utilisation poussée de tes données personnelles figurent dans les conditions d'utilisation de leur service. Mais ils noient ça dans quarante ou cinquante pages de texte pour induire en toi une émotion de découragement qui engendre la flemme de les lire et te pousse à accepter sans savoir ce que tu signes. Un exemple parfait de pilotage de ton comportement. - Bon, dit Miotesoro, tout cela est réjouissant ! Merci, Émilie, de nous avoir remonté le moral. Je suis content d'être resté ! - Tout s'est très vite accéléré. La grande bascule a eu lieu par la suite, poursuit-elle, quand s'est développée une entente tacite entre ces géants du web et les gouvernements. Les premiers avaient besoin des seconds afin d'avoir les coudées franches : qu'on les laisse collecter sans limite des données personnelles, influencer les gens, essentiellement dans le but de déclencher des actes d'achat, qu'on leur accorde une fiscalité favorable, et sans doute aussi la non-application des lois antitrust. De leur côté, les États ont vite compris que ces grandes entreprises pouvaient les aider à contrôler la population en utilisant les mêmes moyens. Une étude universitaire sur l'accès systématique des gouvernements aux données collectées par les entreprises technologiques a été menée dans treize pays parmi lesquels le Canada, l'Allemagne, la France, l'Italie et les États-Unis. Elle a conclu que tous ces pays effectuaient une « collecte de masse » des données personnelles « sans suspicions ciblées », c'est-à-dire sans que les citoyens visés n'aient quoi que ce soit à se reprocher. Progressivement, les gouvernements mettent en place une surveillance généralisée en utilisant toutes ces informations collectées par les réseaux sociaux et autres géants du web. L'universitaire Shoshana Zuboff rapporte que le grand cabinet de conseil anglo-saxon Deloitte, qui intervient aussi bien pour des sociétés privées que pour des gouvernements, a conseillé à ses clients de surmonter les réticences des gens à être contrôlés en s'arrangeant pour rendre ça « rigolo », « gratifiant », « interactif» ou encore « compétitif ». - Bon ben voilà, dit Miotesoro en se tournant vers David : tu l'as, ton changement de civilisation. - Oui, continue Émilie. Un changement de civilisation passé inaperçu alors qu'il est majeur : on est passés de l'ère de l'éducation à l'ère du pilotage des comportements. Avant, toutes les sociétés démocratiques reposaient sur l'éducation. Celle-ci permettait de transmettre à chacun les codes de la vie en commun tout en préservant la liberté individuelle. Elle donnait les moyens de penser le monde et la vie, et de s'approprier son existence. La société se construisait autour de débats d'idées, de négociations sociales, d'échanges. Les citoyens adhéraient à différents courants de pensée, confrontaient leurs idées et les gens choisissaient. Les modèles alternaient, avec une progression en dents de scie, un coup à gauche, un coup à droite, et la société s'enrichissait de ce que chacun pouvait apporter. Tout cela est fini : les enfants passent plus de temps avec leurs écrans qu'avec leurs parents. Ces écrans déclenchent en eux une telle production de dopamine que l'apprentissage scolaire leur semble d'un ennui mortel en comparaison. - Les pauvres chéris sont biberonnés à la dopamine des écrans, dit Miotesoro. - Du coup, ils ne sont plus capables de se concentrer sur les cours. Le niveau plonge. Les politiques s'en nocommodent : des le plus jeune age, les réseaux sociaux remplacent le développement du moi par le conformisme social au troupeau. Il suffira d'utiliser ces outils technologiques et leurs algorithmes pour téléguider leurs comportements une fois devenus adultes. Désormais, un gouvernement, c'est une poignée de personnes qui s'estiment mieux placées que le peuple pour décider de sa vie, de son avenir, et qui le pilotent pour qu'il se comporte comme eux l'ont décidé. Un pilotage suffisamment subtil pour qu'il offre une illusion de liberté. Ainsi, chacun ignore qu'il est contraint et croit que son choix est libre alors qu'il ne l'est en rien. Émilie se tait quelques instants avant de conclure : - Les algorithmes orientent les agissements des hommes comme les chiens poussent le bétail dans la direction vou-lue. On est passés du gouvernement des hommes à la gestion technicienne du cheptel humain. Le silence emplit la pièce et les derniers mots d'Émilie semblent flotter dans l'air. Eve demeure placide. Elle a la victoire modeste, se dit David. Miotesoro garde une expression flegmatique, presque amusée. David envie son optimisme à toute épreuve. Il faut avoir une sacrée confiance en soi, ou en la vie, pour rester positif quand les certitudes vacillent. Émilie a perdu l'air affolé qu'elle avait précédemment, mais paraît toujours profondément soucieuse. - Depuis quand as-tu décidé de partir ? demande-t-il. - Je ne sais pas, dit-elle en soupirant d'impuissance. Il y a pas mal de souvenirs qui sont encore flous, sans doute » P315 « Et puis, il y a aussi l'intérêt de la société dans son ensemble. Sur le plan économique, un retraité en pleine forme dépense son argent, ça fait tourner le système. Un vieux en mauvaise santé reste chez lui, il consomme peu, et en plus il coûte cher à la société, en soins médicaux, en assistance... Et tout ça sans aucun espoir de rémission. Ne vaut-il pas mieux partir quelques années plus tôt d'une décharge de sérotonine avec le sourire aux lèvres, heureux, et sans la moindre idée de ce qui vous arrive ? Il marque une pause quelques instants avant d'ajouter : - Vous voyez, c'est précisément ce qui est intéressant avec l'intelligence artificielle : parce qu'elle n'a pas d'affect et se libère de la mainmise des hommes, elle est parfaitement rationnelle et réussit à prendre pour eux les meilleures décisions, des décisions qu'eux-mêmes n'auraient jamais été capables de prendre. » « Comme quoi, ce qui nous pousse à secouer notre carcasse le matin, ce qui nous motive au quotidien ne vient pas seulement de nos actions, mais du sens qu'on leur donne, de la cause à laquelle elles se rat-tachent. Il ne suffit pas de faire des choses intéressantes, il faut pouvoir croire en ce qu'on fait. C'est peut-être ce qui nous distingue des machines, finalement. Ce n'est pas seulement qu'elles font mieux que nous, c'est qu'elles peuvent le faire sans avoir à y croire. Elles n'ont pas besoin de sens... » En gros Émilie a été enlevé du coma grâce à David et Ève et Miotesoro Et elle avoue le programme de recherche sur lequel Robert solo et elle s’étaient mis a bosser À la fin du livre tout le monde déménage en territoire exilés

PJ
Patricia JOYEUXa noté ★ 10/10
8 janvier 2026

C
Céline a noté ★ 10/10
27 octobre 2025

Pauline Guillaume
Pauline Guillaumea noté ★ 9/10
16 août 2025

Liste