Jacques Le Fataliste Et Son Maitre
2017
•
Denis Diderot
Lionel Jouffe rated 10/10
Denis Diderot - 1780 Jacques le Fataliste et son maître est un récit de voyage entremêlé de dialogues philosophiques entre Jacques et son maître. Denis Diderot en a travaillé l'écriture de 1765 jusqu'à sa mort en 1784. L'œuvre paraît initialement en feuilleton dans la Correspondance littéraire de Melchior Grimm entre 1778 et 1780 Elle a fait l'objet de nombreuses éditions posthumes, dont la première en France en 1796. Avant cette publication, Jacques le Fataliste sera connu en Allemagne grâce, notamment, aux traductions de Schiller (traduction partielle en 1785) et Wilhelm Christhelf Sigmund Mylius (1792). Ce roman complexe par son mélange des genres, ses digressions et sa rupture de l'illusion romanesque[1] est sans doute l'œuvre de Diderot la plus commentée. L'auteur puise pour partie son inspiration dans un ouvrage de Laurence Sterne, paru quelques années auparavant (1759-1763) et qu'il évoque vers la fin du livre dans un paragraphe soi-disant « copié de la vie de Tristram Shandy » . Il se situe aussi dans la ligne picaresque du roman de Miguel de Cervantes paru près de deux siècles plus tôt, racontant les pérégrinations et conversations farfelues des inséparables Don Quichotte et son écuyer Sancho Panza. Ceux-ci sont d'ailleurs évoqués dans le récit et Jacques est décrit comme « un grand homme sec » et « une espèce de philosophe ». Récit et structure Dès le départ, le narrateur nie qu'il soit en train d'écrire un roman: « Il est bien évident que je ne fais pas un roman, puisque je néglige ce qu’un romancier ne manquerait pas d’employer. Celui qui prendrait ce que j’écris pour la vérité serait peut-être moins dans l’erreur que celui qui le prendrait pour une fable[2]. » Multipliant les invraisemblances, tout comme les interruptions oiseuses d’un narrateur omniprésent, le roman parodie ouvertement les poncifs du genre, interpellant son lecteur et multipliant les digressions par rapport au fil narratif principal[3]. L'incipit du roman, demeuré célèbre, donne le ton : « Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. » Toutefois, le récit comporte une trame narrative dans laquelle s'entremêlent plusieurs éléments. Dès l'abord, le thème du voyage, très populaire au xviiie siècle[4], est présenté comme le thème principal, car c’est par là que commence l’histoire : les deux protagonistes voyagent pour « affaires ». La seule indication temporelle, donnée au début, situe l’action vingt ans après la bataille de Fontenoy, soit en 1765, mais cette indication n’a rien de définitif car elle est suivie de nombreuses incohérences[3]. On ne peut pas déterminer la durée de ce voyage, peut-être entre huit et onze jours, ni l'endroit où il se déroule : la ville de Conches est mentionnée, mais sans qu'on sache s'il s'agit de Conches-en-Ouche ou de Conches-sur-Gondoire[3]. Si l’on s’en tient à ce thème du voyage, on s’aperçoit d'ailleurs qu’il est en réalité presque vide de toute action, l'auteur brouillant sans cesse les fils narratifs abordés, tant pour ce qui est du « thème principal » que pour la date et le but du voyage en question. Jacques, qui voyage en compagnie de son maître, possède une personnalité plus complexe que celle d'un valet de comédie : il est bavard mais aussi quelque peu philosophe (« une espèce de philosophe »). Pour tromper l’ennui du voyage, il promet à son maître de lui raconter ses aventures amoureuses, ce qui constitue le fil principal du récit, le Maître priant continuellement Jacques de lui narrer ses amours. Toutefois, son récit est sans cesse interrompu soit par son maître, soit par des interventions ou incidents extérieurs, soit par des histoires enchâssées qui viennent se greffer sur le récit initial comme dans le roman picaresque[3]. Le Maître se plaint ainsi que son valet ait deviné la suite de son histoire : « Tu vas anticipant sur le raconteur, et tu lui ôtes le plaisir qu’il s’est promis de ta surprise ; en sorte qu’ayant, par une ostentation de sagacité très déplacée, deviné ce qu’il avait à te dire, il ne lui reste plus qu’à se taire, et je me tais[5]. ». Décrit par le narrateur lui-même comme « une insipide rapsodie de faits les uns réels, les autres imaginés, écrits sans grâce et distribués sans ordre[6] », le roman n’est pas construit autour d'un thème unique ou d'un seul récit, mais à partir d'une prolifération de récits annexes racontés par Jacques (histoires de son capitaine, de Pelletier, du Père Ange), par son maître (histoire de Desglands) ou par d’autres personnages (telles l'histoire de Mme de La Pommeraye considérée comme « une des plus hautes réussites du roman[7] » et celle du Père Hudson, également célèbre et très développée). Il y a aussi des histoires généralement brèves racontées par le narrateur lui-même, telles l'histoire de Gousse et celle du poète de Pondichéry[8]. Le lecteur est parfois pris à partie et intégré à la fiction[9] : « Mais, pour Dieu, l’auteur, me dites-vous, où allaient-ils ?… Mais, pour Dieu, lecteur, vous répondrai-je, est-ce qu’on sait où l’on va ? Et vous, où allez-vous ?[10]. » Le narrateur peut aussi se dédoubler en narrateur-spectateur et en narrateur-lecteur. Il est nourri d'une vaste tradition livresque remontant à Rabelais et Anacréon[11] ainsi que par une précieuse gourde souvent remplie de vin : « À chaque fois que son maître interrompait son récit par quelque question un peu longue, il détachait sa gourde, en buvait un coup à la régalade[12]. ». Diderot se sert parfois de l’histoire interne et des récits annexes pour convoquer des personnages réels, tels Pierre Le Guay de Prémontval, un mathématicien contemporain, et sa femme Marie Anne Victoire Pigeon. En outre, « l'histoire du poète de Pondichéry, celle du fiacre versé, celle du chien qui joue les amoureux transis sous la fenêtre de sa belle, la mésaventure du Père Hudson sont apparues dans sa correspondance[13]. » La véritable chute du roman semble être l’arrivée du Maître chez la mère nourricière du fils dont il a endossé la paternité. Les amours de Jacques s’achèvent différemment selon les trois versions de la fin. Diderot, même s’il se refuse à écrire un roman structuré et chronologique, a tout de même fait aboutir Jacques à une sorte de conclusion de son récit, puisqu’il se marie avec Denise, la fille dont il était épris. L’intérêt du roman ne réside pas seulement dans les divers récits, mais aussi dans les apartés qu’y insère l'auteur pour cautionner ou non une position morale (tel le jugement sur La Pommeraye par le Maître), pour donner une opinion (sur le théâtre de Molière ou de Goldoni), pour laisser Jacques exprimer son empathie envers les malheureux ou pour apostropher le lecteur. Le narrateur discute aussi des pressentiments pour en démontrer l'absence de fondement, évoque l'évolution des mœurs — « Chaque vertu et chaque vice se montrent et passent de mode[14] » —, critique les rapports entre maîtres et serviteurs « Je suis bien aise de savoir que vous êtes humain ; ce n’est pas trop la qualité des maîtres envers leurs valets[15] » et met en scène un large éventail de positions sociales : médecin, aubergiste, militaire, prêtre, bourreau, poète, contrebandier, brocanteur, commerçant, etc[13]. Outre sa critique sociale, Diderot donne une large place à la réflexion philosophique sur la notion de fatalisme : « Philosophique et moral, le fatalisme fait pour sa part référence aux grands débats des siècles classiques où sont en cause Dieu, l’ordre du monde, la liberté de la créature et la signification du mal[16]. » Profondément influencé par l'ouvrage de Spinoza, que son capitaine « savait par cœur[17] », Jacques pense que le monde est régi par le fatalisme et affirme que les événements sont déterminés d'avance et non par le libre-arbitre : « Tout a été écrit à la fois. C’est comme un grand rouleau qu’on déploie petit à petit ». Une action peut cependant modifier la fin qui nous attend. C’est donc une forme de déterminisme mais qui n'est pas absolu : « Si tout est écrit sur le grand rouleau, tout n'y est pas écrit d'avance mais s'y inscrit au fur et à mesure, chaque acte modifiant un tracé que nous ne pouvons connaître d'avance[18]. » Si Diderot utilise le mot « fatalisme », c’est parce que le terme « déterminisme » ne rentrera dans la langue que quelques années après sa mort. Loin de fournir une position philosophique bien nette sur la question, Diderot s'exprime avec « une ambiguïté qui, à nos dépens et à notre profit, touche des questions graves prises dans les rets du rire. Le ton est bien celui d’une indécidable raillerie ou, pour reprendre un terme d’époque, c’est celui du persiflage — dans ce cas précis et privilégié, d’un persiflage « philosophique », c’est-à-dire ne séparant jamais la mystification dont le lecteur est à la fois l’acolyte et la victime, de la démystification éclairante, parfois, et ironique, à tout coup, qui l’accompagne comme son double[16]. »
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Jacques le fataliste et son ma�tre by Denis Diderot
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2 reviewsDenis Diderot - 1780 Jacques le Fataliste et son maître est un récit de voyage entremêlé de dialogues philosophiques entre Jacques et son maître. Denis Diderot en a travaillé l'écriture de 1765 jusqu'à sa mort en 1784. L'œuvre paraît initialement en feuilleton dans la Correspondance littéraire de Melchior Grimm entre 1778 et 1780 Elle a fait l'objet de nombreuses éditions posthumes, dont la première en France en 1796. Avant cette publication, Jacques le Fataliste sera connu en Allemagne grâce, notamment, aux traductions de Schiller (traduction partielle en 1785) et Wilhelm Christhelf Sigmund Mylius (1792). Ce roman complexe par son mélange des genres, ses digressions et sa rupture de l'illusion romanesque[1] est sans doute l'œuvre de Diderot la plus commentée. L'auteur puise pour partie son inspiration dans un ouvrage de Laurence Sterne, paru quelques années auparavant (1759-1763) et qu'il évoque vers la fin du livre dans un paragraphe soi-disant « copié de la vie de Tristram Shandy » . Il se situe aussi dans la ligne picaresque du roman de Miguel de Cervantes paru près de deux siècles plus tôt, racontant les pérégrinations et conversations farfelues des inséparables Don Quichotte et son écuyer Sancho Panza. Ceux-ci sont d'ailleurs évoqués dans le récit et Jacques est décrit comme « un grand homme sec » et « une espèce de philosophe ». Récit et structure Dès le départ, le narrateur nie qu'il soit en train d'écrire un roman: « Il est bien évident que je ne fais pas un roman, puisque je néglige ce qu’un romancier ne manquerait pas d’employer. Celui qui prendrait ce que j’écris pour la vérité serait peut-être moins dans l’erreur que celui qui le prendrait pour une fable[2]. » Multipliant les invraisemblances, tout comme les interruptions oiseuses d’un narrateur omniprésent, le roman parodie ouvertement les poncifs du genre, interpellant son lecteur et multipliant les digressions par rapport au fil narratif principal[3]. L'incipit du roman, demeuré célèbre, donne le ton : « Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. » Toutefois, le récit comporte une trame narrative dans laquelle s'entremêlent plusieurs éléments. Dès l'abord, le thème du voyage, très populaire au xviiie siècle[4], est présenté comme le thème principal, car c’est par là que commence l’histoire : les deux protagonistes voyagent pour « affaires ». La seule indication temporelle, donnée au début, situe l’action vingt ans après la bataille de Fontenoy, soit en 1765, mais cette indication n’a rien de définitif car elle est suivie de nombreuses incohérences[3]. On ne peut pas déterminer la durée de ce voyage, peut-être entre huit et onze jours, ni l'endroit où il se déroule : la ville de Conches est mentionnée, mais sans qu'on sache s'il s'agit de Conches-en-Ouche ou de Conches-sur-Gondoire[3]. Si l’on s’en tient à ce thème du voyage, on s’aperçoit d'ailleurs qu’il est en réalité presque vide de toute action, l'auteur brouillant sans cesse les fils narratifs abordés, tant pour ce qui est du « thème principal » que pour la date et le but du voyage en question. Jacques, qui voyage en compagnie de son maître, possède une personnalité plus complexe que celle d'un valet de comédie : il est bavard mais aussi quelque peu philosophe (« une espèce de philosophe »). Pour tromper l’ennui du voyage, il promet à son maître de lui raconter ses aventures amoureuses, ce qui constitue le fil principal du récit, le Maître priant continuellement Jacques de lui narrer ses amours. Toutefois, son récit est sans cesse interrompu soit par son maître, soit par des interventions ou incidents extérieurs, soit par des histoires enchâssées qui viennent se greffer sur le récit initial comme dans le roman picaresque[3]. Le Maître se plaint ainsi que son valet ait deviné la suite de son histoire : « Tu vas anticipant sur le raconteur, et tu lui ôtes le plaisir qu’il s’est promis de ta surprise ; en sorte qu’ayant, par une ostentation de sagacité très déplacée, deviné ce qu’il avait à te dire, il ne lui reste plus qu’à se taire, et je me tais[5]. ». Décrit par le narrateur lui-même comme « une insipide rapsodie de faits les uns réels, les autres imaginés, écrits sans grâce et distribués sans ordre[6] », le roman n’est pas construit autour d'un thème unique ou d'un seul récit, mais à partir d'une prolifération de récits annexes racontés par Jacques (histoires de son capitaine, de Pelletier, du Père Ange), par son maître (histoire de Desglands) ou par d’autres personnages (telles l'histoire de Mme de La Pommeraye considérée comme « une des plus hautes réussites du roman[7] » et celle du Père Hudson, également célèbre et très développée). Il y a aussi des histoires généralement brèves racontées par le narrateur lui-même, telles l'histoire de Gousse et celle du poète de Pondichéry[8]. Le lecteur est parfois pris à partie et intégré à la fiction[9] : « Mais, pour Dieu, l’auteur, me dites-vous, où allaient-ils ?… Mais, pour Dieu, lecteur, vous répondrai-je, est-ce qu’on sait où l’on va ? Et vous, où allez-vous ?[10]. » Le narrateur peut aussi se dédoubler en narrateur-spectateur et en narrateur-lecteur. Il est nourri d'une vaste tradition livresque remontant à Rabelais et Anacréon[11] ainsi que par une précieuse gourde souvent remplie de vin : « À chaque fois que son maître interrompait son récit par quelque question un peu longue, il détachait sa gourde, en buvait un coup à la régalade[12]. ». Diderot se sert parfois de l’histoire interne et des récits annexes pour convoquer des personnages réels, tels Pierre Le Guay de Prémontval, un mathématicien contemporain, et sa femme Marie Anne Victoire Pigeon. En outre, « l'histoire du poète de Pondichéry, celle du fiacre versé, celle du chien qui joue les amoureux transis sous la fenêtre de sa belle, la mésaventure du Père Hudson sont apparues dans sa correspondance[13]. » La véritable chute du roman semble être l’arrivée du Maître chez la mère nourricière du fils dont il a endossé la paternité. Les amours de Jacques s’achèvent différemment selon les trois versions de la fin. Diderot, même s’il se refuse à écrire un roman structuré et chronologique, a tout de même fait aboutir Jacques à une sorte de conclusion de son récit, puisqu’il se marie avec Denise, la fille dont il était épris. L’intérêt du roman ne réside pas seulement dans les divers récits, mais aussi dans les apartés qu’y insère l'auteur pour cautionner ou non une position morale (tel le jugement sur La Pommeraye par le Maître), pour donner une opinion (sur le théâtre de Molière ou de Goldoni), pour laisser Jacques exprimer son empathie envers les malheureux ou pour apostropher le lecteur. Le narrateur discute aussi des pressentiments pour en démontrer l'absence de fondement, évoque l'évolution des mœurs — « Chaque vertu et chaque vice se montrent et passent de mode[14] » —, critique les rapports entre maîtres et serviteurs « Je suis bien aise de savoir que vous êtes humain ; ce n’est pas trop la qualité des maîtres envers leurs valets[15] » et met en scène un large éventail de positions sociales : médecin, aubergiste, militaire, prêtre, bourreau, poète, contrebandier, brocanteur, commerçant, etc[13]. Outre sa critique sociale, Diderot donne une large place à la réflexion philosophique sur la notion de fatalisme : « Philosophique et moral, le fatalisme fait pour sa part référence aux grands débats des siècles classiques où sont en cause Dieu, l’ordre du monde, la liberté de la créature et la signification du mal[16]. » Profondément influencé par l'ouvrage de Spinoza, que son capitaine « savait par cœur[17] », Jacques pense que le monde est régi par le fatalisme et affirme que les événements sont déterminés d'avance et non par le libre-arbitre : « Tout a été écrit à la fois. C’est comme un grand rouleau qu’on déploie petit à petit ». Une action peut cependant modifier la fin qui nous attend. C’est donc une forme de déterminisme mais qui n'est pas absolu : « Si tout est écrit sur le grand rouleau, tout n'y est pas écrit d'avance mais s'y inscrit au fur et à mesure, chaque acte modifiant un tracé que nous ne pouvons connaître d'avance[18]. » Si Diderot utilise le mot « fatalisme », c’est parce que le terme « déterminisme » ne rentrera dans la langue que quelques années après sa mort. Loin de fournir une position philosophique bien nette sur la question, Diderot s'exprime avec « une ambiguïté qui, à nos dépens et à notre profit, touche des questions graves prises dans les rets du rire. Le ton est bien celui d’une indécidable raillerie ou, pour reprendre un terme d’époque, c’est celui du persiflage — dans ce cas précis et privilégié, d’un persiflage « philosophique », c’est-à-dire ne séparant jamais la mystification dont le lecteur est à la fois l’acolyte et la victime, de la démystification éclairante, parfois, et ironique, à tout coup, qui l’accompagne comme son double[16]. »
