
Les oracles de Teresa
By Arianna Cecconi
2021
charlotte rated ★ 7/10
Pas de la grande littérature mais j’ai rigolé et été attendrie tout le long, c’est bon de lire un livre sur la mort qui donne autant de joie. Cest cette grand mère qui se rend compte qu’elle commence à perdre la tête et qui décide de se taire jusqu’à sa mort pour ne jamais révéler son secret. Plus ans de silence plus tard, sa cousine, ses deux filles, une aide soignante et sa petite fille viennent la veiller pendant ces cinq derniers jours. Cest touchant, c’est l’Italie rustique, c’est onirique, c’est gourmand et c’est sensible. J’aime le figuier dans le jardin et la dernière phrase du livre. Quelques passages que j’adore : “Je préparai la grande cafetière pendant que Rusì s'efforçait de faire manger mamée, qui, depuis deux jours, refusait même les petits pots et le lait qui composaient désormais l'essentiel de ses repas. Alors tantine essaya le chocolat. Le préféré de Teresa, c'était le chocolat aux noisettes. Quand elle avait renoncé à porter son dentier, Rusì s'était rabattue sur le chocolat au lait, mais mamée avait pro-testé: « Où sont les noisettes? » Car, même édentée, elle avait sa technique : elle glissait un demi-carré dans sa bouche, les yeux brillants de plaisir, puis, après les avoir suçotées et bien lissées, elle plaçait les noisettes dans une soucoupe de cristal posée sur sa table de chevet et la tendait à tous ses visi-teurs. Nous les mettions en garde... Oh, pas tous - pas cette fouineuse d'Ines, par exemple. Au village, elle racontait que nous étions bizarres et que, parfois, elle entendait de drôles de bruits venir de chez nous. « Sorcières » était notre épithète commune, mais chacune avait son surnom : la vieille fille, la laissée-pour-compte, la dévergondée, la demi-orpheline et l'immigrée. Elle trouvait toujours un prétexte pour embobiner Rusì, la seule à lui ouvrir la porte : ce jour-là, ç'avait été les billets pour la tombola du patronage. Ines avait pris place sur le canapé, mamée s'était approchée sans la saluer et avait posé devant elle la soucoupe en cristal. Rusì, ma mère et moi avions échangé un regard. Ines n'était pas seulement cancanière, elle était aussi très gourmande et, à la septième noisette qu'elle avait croquée, nous n'avions pu nous retenir plus longtemps. Ma mère et moi avions éclaté d'un de nos gros rires fracas-sants. Mamée et Ines nous fixaient, la mine grave. Ce que la voisine pensait, on pouvait le lire dans ses yeux globuleux : « Elles sont vraiment toutes fêlées, dans cette maison. »” “Elle me répéterait sans doute aussi que pour ne faire souffrir personne, elle-même se débrouillerait pour mourir rapidement et qu'il fallait que je l'enterre dans l'armoire de sa chambre, celle en bois peint à la main. « Maman, elle est beaucoup trop petite ! Comment je fais avec tes jambes ? Je te les scie ? »” “Ils voulaient les voir mourir. Les cocons coulaient quelques secondes dans leau bouillante, puis remontaient au milieu de gerbes de bulles. « Haaan... » criaient les enfants. En les voyant refaire surface, sans vie, Teresa serrait fort la main de Giovanni, qui n'avait que neuf mois de plus qu'elle. Elle piaillait fort aussi, heureuse de n'être pas née ver à soie. Mais elle pensait tout de même qu'elle aurait préféré une maison pleine de papillons, plutôt que de cocons. « Papa, on ne pourrait pas garder les papillons ? - Non », répondait son père d'un ton sec. Ce fut la tante de Teresa qui lui expliqua que les cocons contenaient des kilomètres de fil de soie et qu'en devenant papillon, le ver aurait détruit ce fil. Elle aussi pouvait donc le comprendre : pas de soie, pas de sous. D'accord, mais était-ce la faute des papillons?” “Jadis, cette tâche revenait à Teresa, qui se chargeait aussi de castrer les coqs, assise sous un orme, sur le tabouret qu'elle utilisait pour traire les vaches. La jupe ample pour pouvoir y emprisonner le coq et le tenir serré entre ses genoux, d'une main, elle lui fermait le bec pour l'empêcher de crier, de l'autre, elle empoignait les ciseaux fraîchement affûtés pour lui couper les testicules. Irene et Flora se plaçaient derrière le tronc de l'orme. Pour Teresa, castrer les coqs était normal, mais elle n'avait jamais appris à ses filles à le faire. « Pourquoi tu fais ça, maman ? lui demanda un jour Flora, en fermant les yeux pour ne pas voir le sang. — Parce qu'après, ils sont plus gentils. — Alors pourquoi tu ne le fais pas à papa? » Irene avait neuf ans et les yeux grands ouverts. Elle voulait tout voir en détail ; cette scène lui rappelait la table de la cuisine, le médecin du village, ses douze orteils qui n'étaient plus que dix. « Mais qu'est-ce que tu racontes? »” “Teresa aimait le rouge rubis, le matin, et les chaussures à talon. Elle aimait singer les dames du village, écorcher les noms, commettre de petits larcins, chanter à gorge déployée, rôtir le poulet sur le gril, se laver dans une bassine, prendre le car et aller au marché sans culotte. Son secret, elle l'avait couvé toute sa vie, et il avait fait naître cette joie que nous avions toujours lue dans ses yeux et qu'elle nous transmettait grâce aux gloussements contagieux de son rire.”
Summary
Depuis bientôt dix ans, Teresa n’a pas quitté son lit ni prononcé le moindre mot. Quand elle a senti son esprit vaciller et sa mémoire s’étioler, elle a choisi de rester couchée et de se murer dans le silence afin de ne pas laisser s’échapper le secret enfoui au plus profond d’elle-même. Pourtant, depuis bientôt dix ans, autour d’elle, tout le monde s’affaire et se relaie pour la garder dans le flot de la vie : ses filles Irene et Flora, sa petite-fille Nina, sa cousine Rusì, et Pilar, venue tout droit du Pérou, qui lui prodigue des soins au quotidien. Lorsque les heures de Teresa semblent comptées, toutes se réunissent pour la veiller et pour entendre ce qu’elle est peut-être enfin prête à leur confier, pour les aider à se libérer.« Grand-mère rêvait tout en nous écoutant, elle dormait tout en veillant sur nous. Ses paupières étaient closes, mais dessous, ses yeux étaient grands ouverts. »