
Le château de mes sœurs
2024
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Blanche LERIDON
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Summary
Il n’existe aucun mot dans la langue française pour désigner la fratrie au féminin. Un oubli dont on peut aisément déterminer les causes : une fratrie uniquement composée de filles a longtemps été considérée comme un échec dans nos sociétés où la descendance passe par les fils. Pourtant, des Petites filles modèles à Kate et Pippa Middleton, de Simone et Hélène de Beauvoir à Venus et Serena Williams, des sept Pléiades antiques aux sœurs Halliwell de Charmed, les exemples héroïques et ordinaires sont nombreux. Sœurs rivales, complices ou sorcières : ce livre nous plonge dans un univers familier et mystérieux, plus politique qu’on ne le pense, où l’on entrevoit les prémices de la solidarité féminine. Par cette traversée à la fois intime et universelle, Blanche Leridon, elle-même cadette d’une fratrie de filles, explore un impensé du féminisme et se livre à une passionnante archéologie de la sororité. Essayiste, directrice éditoriale d’un think tank et enseignante à Sciences Po, Blanche Leridon s’intéresse aux liens entre quotidien, intimité et politique. Elle a déjà publié Odyssées ordinaires. Le matin, mode d’emploi (Bouquins, 2022).
Avis et Commentaires
9 avisPas lu en entier. Documentaire avec un volet assez féministe. L’étude du fonctionnement et de la représentation des sœurs. Un peu trop basé sur l’histoire familiale de l’auteur
Belle étude sociologique et historique des « fratries » féminines.
J’ai adoré cette analyse, avec beaucoup d’incursions personnelles. Un nouveau regard sur Charmed et une fin qui invite et réconcilie.
« Ce n'est pas le féminin en tant que tel qui dérange - le fameux « choix du roi » lui offre une bonne place -, c'est son empire et sa multiplication. La fille, par petites touches, satisfait et réjouit. Majoritaire, elle menace, inquiète et affaiblit. » p 29 La loi salique sera pourtant raffermie par la révolution française, la Constitution d'octobre 1789 disposant « que le trône est indivisible, que la couronne est héréditaire dans la race régnante, de mâle en mâle, par ordre de primogé niture, à l'exclusion perpétuelle et absolue des femmes et de leur descendance ». p35 « Elle évoque aussi cette réaction persistante, presque unanime, quand elle se présente à d'autres comme deuxième d'une fratrie de cinq filles: «Oh! Ton pauvre papa... » Triste relent d'une histoire qui ne s'est toujours pas remise de sa loi salique. De sa mère qui a élevé cinq filles pendant plus de vingt ans, renonçant à travailler hors de chez elle, on ne dit rien. « Tes parents, ils ont vraiment essayé jusqu'au bout!» » p41 L'article 735 du code civil, introduit par Napoléon en 1804, est formel: « Les enfants ou leurs descendants succèdent à leurs père et mère ou autres ascendants, sans distinction de sexe, ni de primogéniture, même s'ils sont issus d'unions différentes. » p50 A propos des inégalités de successions dans les fratries : “Mais je ne peux m'empêcher, in fine, de préférer leur [les femmes] sort à celui de leurs frères. Être exonérée d'emblée de ces responsabilités relève pour moi moins de l'injustice que du soulagement. Ma mère nous a souvent répété cette drole de formule: « En tant que filles, vous avez la chance de pouvoir être du bon côté. » Par bon côté, elle voulait dire que nous pouvions, sans entrave ni discrimination, nous engager dans des carrières présumées plus aventureuses.” p55 A voir : Les trois sœurs de Yunnan (2012) Arménie : 64% des femmes Arméniennes déclarent regretter de ne pas être des hommes. Politique volontariste depuis les années 2010 pour limiter la pression d’avoir un garçon vs une fille L’introuvable nous : Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe: "Les prolétaires disent "nous". Les Noirs aussi. Se posant comme sujets ils changent en "autres" les bourgeois, les Blancs. Les femmes - sauf en certains congrès qui restent des manifestations abstraites - ne disent pas "nous". Et d'ajouter plus loin: « Elles vivent dispersées parmi les hommes. Dispersées, nous ne le sommes plus autant » p63 « Comment encourager la solidarité entre sœurs lorsque celles-ci sont destinées à se construire et à s'accomplir à l'extérieur de la famille ou du clan? Comment résoudre l'impossible équation du fardeau féminin intérieur, qui n'allège et ne soulage sa famille que lorsqu'elle s'en dissocie? La sœur, pendant des siècles, a dû, pour exister et se projeter, se dissocier du collectif familial, là où l'aîné garçon (ou le garçon tout court), en digne héritier, s'accomplissait dans la filiation. Comment les sœurs peuvent-elles « faire fratrie» quand tout les pousse à en sortir? » p63 J'apprends en poursuivant mes recherches que le mot gratia au départ signifie « ce qui est de nature à plaire » et que son sens évoluera ensuite vers les notions de charme, de grâce et d'agrément. Botticelli, Raphaël, Cranach l'Ancien, Rubens, Boucher et même Dali et Niki de Saint Phalle proposeront chacun leur variation de ces trois sœurs, les plus représentées de l'histoire de l'art occi-dental. P86 Pécheresse, bigotes ou abstractions : les 3 destins des sœurs « Pour Catherine Monnot, ces modèles se trouvent sous l'ambivalent patronage du «complexe de Marie», un quatuor désignant, au choix, la figure de la vierge Marie, mère pure et idéale, celles de Marie Madeleine, la maîtresse désirable et séduc-trice, de Mary Poppins, la gardienne et l'organisatrice du foyer, et enfin de Marie Curie, la cérébrale qui sait toutefois rester dans l'ombre de son mari. Les sœurs oscillent ainsi entre une hypersexualisation - parfois assortie d'une divinité qui les en écarte - et la pruderie du couvent. » p88 Les unes contres les autres - la bonne distance Des différents témoignages que j'ai pu recueillir, ni la rivalité ni la jalousie ne s'imposaient comme sentiments majoritaires, qui écraseraient tous les autres. Nier leur existence serait une bêtise bien sûr, mais en faire l'alpha et l'oméga des relations entre sœurs relève de la caricature. Un point méthodologique biaise toutefois mes conclusions provisoires. On reconnaît volontiers les colères, les disputes, l'exaspération: les premières sont saines, les deuxièmes inévitables, la troisième naturelle. On avoue plus difficilement l'envie, la rivalité ou la jalousie, vilains sentiments condamnables, d'autant plus quand ils se développent au sein du cercle familial. p106 Plus ou moins consciemment, nous délimitons nos zones, jaugeons celle de l'autre et, prudemment, nous en éloignons. Enfants, c'était plus simple, nos différences tenaient dans notre âge, notre caractère et notre couleur de cheveux: la châtain dans la lune, la blonde râleuse et la rousse rigolote, arguments cosmétiques apparemment banals, mais qui résumaient déjà nos singularités. Adultes, les choses se sont compliquées à mesure que nos relations s'enrichissaient, que nous prenions conscience de leur immense valeur et que nous redoutions de les abîmer (et que je cessais de râler, aussi). P108 « Pourquoi la multiplication des vocations ou des réussites au sein d'un même foyer ne serait-elle motivée que par l'esprit de compétition et de revanche? Que celui-ci y joue une part, assurément, qu'il en soit le plus puissant moteur, je suis convaincue du contraire. Les talents qui se rencontrent et s'alimentent au sein d'une fratrie ne sont pas les tristes rejetons du conflit mais les enfants bienheureux de l'inspiration. » p109
