L’autobiographie d’Alice B. Tolkias
F. & F. GW a noté 8/10
Traduit de l’anglais et annoté par Martin Richet, Editions Cambourakis Cette nouvelle traduction de Martin Richet, publiée en 2021, remplace la traduction de Bernard Faÿ datant de 1934, et veut restituer avec plus d’exactitude le phrasé très particulier de l’auteure, ce qui, autant que je puisse en juger, est réussi. L’ « autobiographie » dont il est question est un objet étrange, à plusieurs égards. Et tout d’abord, par le fait qu’il impose un contrat de lecteur relativement pervers, puisqu’il n’est pas écrit par Alice B. Tolkias (la fidèle compagne de GS), mais par Gertrude Stein elle-même. Ce qui se trouve justifié à la fin de l’ouvrage : « Depuis quelque temps maintenant, quantité de gens et d’éditeurs, demandent à Gertrude Stein d’écrire son autobiographie, et elle a toujours répondu, pas possible. Elle se mit à me taquiner et à me dire que je devais écrire mon autobiographie. Pensez seulement, disait-elle, à tout l’argent que vous gagneriez. Elle se mit alors à inviter des titres pour mon autobiographie. Ma Vie avec les grands, Les Epouses de génie avec qui je me suis assises, Mes Vingt-cinq ans avec Gertrude Stein. Puis elle prit la chose au sérieux et me dit, mais franchement, sérieusement vous devriez écrire votre autobiographie. (…) Il y a six semaines Gertrude Stein m’a dit, je n’ai pas l’impression que vous allez vous mettre à écrire cette autobiographie. Vous savez ce que je vais faire. Je vais l’écrire pour vous. Je vais l’écrire aussi simplement que l’autobiographie de Robinson Crusoé. Et c’est ce qu’elle a fait et la voici. » Richet signale dans ses notes qu’Alice Tolkias, la compagne de Gertrude Stein, a comme elle l’a fait pour les autres manuscrits de G.S. relu et annoté les épreuves, ajoutant ici ou là un commentaire, que l’auteure n’a pas toujours pris en compte. Plus étrange encore, le lecteur s’attend à en savoir un peu plus sur Alice B. Tolkias, et sur ses relations avec Gertrude Stein. Or si on trouve bien quelques anecdotes qui lui sont personnelles, c’est Gertrude Stein qui est le centre de cette pseudo-autobiographie qui n’aborde jamais frontalement la relation affective et intellectuelle entre Alice et Gertrude. Cela ne manque pas de créer un certain malaise. Ces remarques faites, le lecteur est partagé entre agacement et admiration : agacement devant le narcissisme décomplexé (même si teinté d’humour) dont fait preuve l’auteure, agacement aussi parfois devant l’accumulation de détails qui ressortissent plutôt de carnet mondain que de la littérature; admiration, malgré tout, pour le talent à restituer avec verve la vie artistique et intellectuelle, par la précision de certains portraits (Cézanne, Matisse; Picasso, bien sûr, mais aussi sa compagne Fernande, Juan Gris, Braque, Marie Laurencin, le Douanier Rousseau et bien sûr Apollinaire dont elle montre le rôle primordial de découvreur…); sans oublier les coups de griffe « amicaux » au jeune Hemingway, le dédain marqué pour André Gide; l’empathie et la compréhension de l’oeuvre de René Crevel. Gertrude Stein fut sans aucun doute une chercheuse compulsive de talents …. La période de la guerre 14-18 est très bien rendue ainsi que les année qui lui succèdent. Bref, un document irremplaçable, malgré les réserves formulées plus haut.