Notre dignité
2024
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Nesrine Slaoui
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Summary
« Je suis une femme. Le racisme empêche de le voir parce qu’une femme, dans l’imaginaire commun en Occident, c’est une femme blanche. Moi, je suis avant tout perçue comme une Arabe, une Maghrébine voire une musulmane, en tout cas un corps étranger à la nation française. [...] Les femmes racisées sont invisibilisées à la fois par le sexisme et par le racisme, donc par le féminisme universaliste et une partie de l’antiracisme. » Permanence du mot « beurette » dans le débat public, fétichisme de la femme dite orientale hérité de l'ère coloniale, instrumentalisation des femmes maghrébines dans la téléréalité... Un continuum oppressif annihile les corps, les perceptions et les possiblités de chacune de ces femmes. Dans cet essai vibrant politiquement et nourri de références et de vécus, Nesrine Slaoui fouille les enjeux historiographiques et intimes de la condition de la femme maghrébine en France et propose une approche intersectionnelle invitant à la réparation collective.
Avis et Commentaires
12 avisUn livre sur la place des femmes maghrébines dans une société qui la méprise. Lire ce livre permet un regard éclairé, sans rentrer dans la victimisation.
"C'est là tout le problème du récit que l'Europe fait de son histoire féministe ; elle n'intègre pas la dimension raciale et elle perpétue l'idée que la conquête progressive des droits socio-économiques des femmes blanches suffirait à mettre un terme aux inégalités sexistes." p.65 "Pour nous, il est important d'affirmer, autant qu'il le faudra, qu'il n'existe pas d'antagonisme entre le fait de soutenir, par exemple, les femmes iraniennes qui luttent contre l'obligation du port du voile - sous le régime autoritaire islamique, une peine pouvant aller jusqu'à dix ans d'emprisonnement est prévue si cette obligation n'est pas respectée car ne pas le porter équivaut à "être nue" - et le fait de lutter, en même temps, contre l'exclusion et la stigmatisation des femmes qui portent le foulard dans les pays européens." p.89 "L'obsession pour le corps des femmes musulmanes, accusées de trop le dissimuler, est permanente dans le debat public français. L'interdiction de ľ'abaya a révélé, une fois de plus, tout le dévoiement du principe de la laïcite à des fins islamophobes ; ils' agit, en réalité, d'asseoir la domination sur les racisées." p.93 "On considère musulman ce que des femmes musulmanes portent" p.93 "Déshabiller les femmes musulmanes, au prétexte de vouloir les libérer de leurs coutumes et de les éduquer, est une entreprise coloniale sexiste Sa traduction contemporaine est hautement paradoxale car elle consiste à les exclure de plusieurs espaces, jusqu'aux Jeux olympiques de Paris 2024, ce que dénoncent des associations comme Les Hijabeuses, en affirmant que cela participe à leur épanouissement. Ça n'a simplement aucun sens ; on n'exclut pas en prétendant émanciper. Il s'agit, en réalité, de stigmatiser des corps perçus comme étrangers et qui n'ont pas le droit, au même titre que ceux des jeunes hommes maghrébins et musulmans, à l'innoncence et l'expression individuelle. " p.95-96 "Le pire était-il de vouloir aussi franchement déshabiller les femmes algériennes ou de considérer qu'elles évoluaient dans une société malade que seule l'Eu- rope, avec ses vertus et sa pureté bien sûr, pourrait soigner ?" p.99 "C'est ainsi que s'opère la dynamique ambiguë de fascination et de répulsion à l'égard des Maghrébines, des femmes arabes depuis le XIXe siècle. Encore aujourd'hui, nos corps sont à la fois fantasmés et rejetés, fétichisés et surveillés - que nous portions ou non le voile. Associées aux danseuses du ventre ou à la princesse Jasmine dans Aladdin, notre sensualité est exacerbée, dans le champ artistique notamment, pour servir un imaginaire sexuel de femmes débridées" p.100-101 "Dans Classer, dominer. Qui sont les "autres" ?, la sociologue et pionniere du féminisme matérialiste Christine Delphy écrit : "Les dominé.es sont toujours sur le qui-vive; ne savent jamais sur quel pied danser dans l'interaction quotidienne ; à quoi s'attendre de la part du prochain dominant qui va croiser leur route, s'il faut se préparer au sourire ou à la grimace ; ne savent jamais quand, ni de qui, viendront l'insulte, le mépris, l'agression."" p.112 "Faire porter la charge de la preuve sur les discriminé.es, c'est une manière pour la domination de se pérenniser." p.113 "Il n'en reste pas moins que le voine est une obsession médiatique qui s'inscrir dans le continuum colonial de l'injonction au dévoilement." p.123 "Selon une étude participative menée sur Twitter, en 2018, par Element Ai, fournisseur mondial de logiciels d'intelligence artificielle, et relayée par Amnesty International: "Les femmes de couleur (noires, asiatiques, latinas et métisses) ont 34 % de risques de plus que les femmes blanches d'être mentionnées dans des tweetd injurieux ou problématiques."" p.137 "Comme l'écrit bell hooks dans Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et fémi- nisme: "Le racisme a toujours été une force de division séparant les hommes noirs et les hommes blancs, et le sexisme a été une force unissant ces deux groupes." Remplacez seulement "hommes noirs" par "hommes d'origine nord-africaine" pour comprendre ce qui se joue dans cette alliance misogyne." p.143 "Dénoncer ces harcèlements, lorsqu'ils sont orchestrés par des hommes maghrébins, c'est risquer d'etre prise au piège du discours fémonationaliste. Le fémonationalisme, raccourci de "nationalisme féministe et fémocratique" est un concept théorise par la sociologue Sara R. Farris. Il décrit les processus d'instrumentalisation des revendications et idées féministes à des fins racistes, xénophobes et, en particulier dans le contexte français, islamophobes. En prétendant "sauver les femmes racisées" des hommes de leur communauté, ce prétendu féminisme raciste fait des hommes racisés les grands responsables des violences sexistes et sexuelles, minimisant en partie celles commises par les hommes blancs. Ce fémonationalime s'inscrit dans un agenda économique néolibéral et justifie l'exploitation des femmes issues de minorités ethniques dans le secteur du care, du soin, notamment aux personnes." p.145-146 "On voudrait nous faire croire que , lorsque des hommes racisés tiennent des propos ou commettent des actes, voire des crimes, sexiste, ce serait parce qu'ils sont arabes, musulmans ou noirs. En réalité, si des hommes en viennent à agresser, violer, tuer des femmes c'est avant tout... patce qu'ils sont des hommes dans un monde patriarcal." p.147 "Dans son livre [Les hommes hétéros le sont-ils vraiment ?], Léane Alestra écrit : "La phase de séduction est temporaire et s'arrête quand le dominant sest assure que le dominé lui est acquis." Elle développe, au fur et mesure des chapitres, en mobilisant une analyse des évolutions historiques, sociologiques et religieuses, l'idée que les hommes ne peuvent pas aimer les femmes parce qu'ils sont éduqués à nous détester, à nous voir au préalable comme un péché ; leur masculinité se définit par opposition à ce que nous sommes, à nos activités et nos émotions. Pour être un homme, il faut surtout ne pas être une femme et mépriser tout ce qui s'y rapporte. La féministe, dans un exercice poussé et ingénieux, explique que les hommes sont éduqués à s'aimer, à se respecter, s'admirer et passer la plus grande partie de leur temps entre eux tout en étant interdits d'homosexualité qui les renverrait dans le camp de la vulnérabilité féminine. Je partage son analyse sur l'engouement autour du football; combien de femmes racontent que c'est seulement devant un match qu'elles ont vu leur conjoint pleurer et qu'elles peinent donc à parvenir a un vrai échange émotionnel dans leur relation. En conclusion de son essai, Léane Alestra écrit : "En effet, dans la mesure où l'attirance est en partie dictée par une forme d'admiration, il est difficile de trouver désirables celles et ceux que l'on perçoit comme inférieur٠es à nous. Dès lors, nombre d'hommes voient dans leur relation avec les femmes un moyen d'obtenir nombre d'avantages (travail domestique et affectif gratuit, statut social valorisé...) sans ressentir une attirance profonde, ou même de l'amour pour elles. Dans le même temps, ils ressentent cette attirance - pas forcément dans sa dimension sexuelle - pour d'autres hommes. C'est en cela qu'à mon sens l'immense majorité des hommes ne peuvent être hétéros." L'idée qu'il est antinomique pour un homme, dans un contexte qui en fait un dominant, de tomber amoureux d'une femme a aussi été développée par Baptiste Beaulieu. Le médecin et ecrivain a posté sur son compte Instagram, le 25 novembre 2023, un texte qui commençait ainsi : "Après dix ans de médecine générale, des milliers de consultations, après avoir été au cour de milliers de familles, je crois profondément que les hommes n'aiment pas les femmes." Oui, c'est dur à lire, pour nous toutes. Je préviens, la suite peut être violente mais elle me paraît nécessaire : "Plus exactement je pense que BEAUCOUP d'hommes n'aiment pas LEUR femme. Ils aiment le sexe gratuit qu'une vie à deux procure, Ils aiment avoir quelqu'un qui gère les lessives, le linge, la vaisselle, qui fait les courses, a manger, baigne les petits, s'occupe des devoirs et des activités parascolaires. Et surtout, ils s'illusionnent que tout cela s'appelle l'amour parce que ça les arrange bien au quotidien : ils n'ont aucun intérêt à remettre en question l'épineux sujet de l'amour." Au-delà d'être une analyse personnelle, ces propos sont corroborés par des chiffres qui pointent les inégalités au sein du foyer : 80 % des femmes indiquent consacrer au moins une heure par jour à la cuisine ou au ménage contre seulement 36 % des hommes, selon les données 2016 de l'Institut européen pour l'égalité entre les hommes et les femmes. Le médecin continue, dans son post : "Je les ai au cabinet moi, hein, leurs femmes. Et je vois leur épuisement, leur charge mentale, leur fatigue. Et je ne pige pas comment leurs époux peuvent ignorer ça,vu qu'EUX AUSSI je les soigne, hein, je les soigne et les entends me dire " Attendez, j'appelle leur mère, c'est elle qui sait pour les vaccins des petits" ou des trucs genre "Le nom de mon anti-hypertenseur ? Celui que je prends tous les jours depuis dix ans ? Attendez j'appelle ma femme !" OÙ EST L'AMOUR LÀ-DEDANS ?" p.166, 167, 168 et 168 "Dans son essai Sorcières. La puissance invaincue des femmes, Mona Chollet écrit : "Rien, dans la facon dont la plupart des filles sont éduquees, ne les encourage à croire en leur propre force, en leurs propres ressources, à cultiver et à favoriser l'autonomie. Elles sont poussées non seulement à considérer le couple et la famille comme les éléments essentiels de leur accomplissement personnel, mais aussi à se voir comme fragiles et démunies, et à rechercher la sécurité affective à tout prix, de sorte que leur admiration pour les figures d'aventurières intrépides restera purement théorique et sans effet sur leur propre vie."" p.182 "La race tue deux fois, comme l'écrit la sociologue Rachida Brahim, par le crime et par la négation du crime." p.192-193
J’ai adoré ! Quelle bête de meuf
Essai féministe facile à lire avec des sources intéressantes, très sympa dy voir de la pop culture, des références moins élitistes. La fin notamment est touchante et plus personnelle. Donne envie de se plonger dans l'histoire coloniale et decoloniale


