Histoire de l'Algérie contemporaine
2022
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Pierre Vermeren
Vincent BOUQUET des CHAUX rated 7/10
La conquête de l'Algérie est donc indissociable de l'histoire militaire de la France. Pour comprendre les origines réelles de la conquête de l'Algérie, il ne faut pas chercher des causes disparues (la course), ni anticipées (recherche de croissance et d'un marché), ni anecdotiques: le soufflet donné par le dey d'Alger au consul de France en 1827, en rapport avec la fameuse dette jamais apurée de la Convention envers Alger, explique peut-être le blocus et l'expédition d'Alger, mais pas l'installation d'une colonie ni la conquête du pays. Les causes sont fondamentalement nationalistes et militaires. La période de l'occupation restreinte en Algérie est assez brève : elle s'étend de 1834, quand la décision de rester dans les possessions du nord de l'Afrique est prise, à décembre 1840, quand débute la conquête totale de l'Algérie. Le statut de colon n'est donc pas aisé à définir. il reste que les «colons » à part entière sont les propriétaires coloniaux de la terre coloniale. Il y a en Algérie un colonat diversifié qui va du petit paysan européen auxgrandes fortunes terriennes, Dans l'imaginaire colonial, la figure du colon est associée à celle du grand propriétaire terrien, dont influence sociale domine, puisqu'il tient la presse, les marchés et la vie politique en Algérie, pon sans relais politiques ou d'affaires à Marseille ou Paris. Le colon, en Algérie c'est le « gros », le riche propriétaire. En métropole l'ambiguité persiste jusqu'à nos jours, car tout Européen d'Algérie - fonctionnaires et soldats métropolitains mutés mis à part - est considéré comme « colon ». On ne peut donc utiliser ce terme sans en préciser le contexte d'usage. Plusieurs travaux d'historiens de l'économie ont démontré après la période coloniale que l'Algérie n'a jamais été une affaire économique rentable pour la métropole. Deux thèses ont été soutenues à l'Université Paris VIII par deux historiens aujourd'hui décédés, anciens communistes et sans liens familiaux avec l'Algérie. Celle de Jacques Marseille s'intitule Empire colonial et capitalisme français. Histoire d'un divorce (1984), et celle de Daniel Lefeuvre, Chère Algérie. La France et sa colonie (1930-1962) (1997). Ces travaux démontrent que le coût net de la colonie, sur l'ensemble de la période coloniale, est déficitaire pour la France, une situation qui s'aggrave fortement dans la phase finale de l'Algérie coloniale, de 1945 à 1954, et plus encore pendant la guerre d'Algérie. De 1945à 1962 et même au-delà, la France investit pour la première fois massivement en Algérie pour y diversifier l'économie, pour éduquer la population et y développer les infrastructures. Mais tout cela fut en définitive investi au profit de la République algérienne. Quand les milieux financiers et économiques français prennent conscience du fardeau colonial dans les années 1950, ils deviennent anticolonialistes. C'est ce qu'exprime la thèse de l'historien Jacques Marseille sur le divorce final entre l'empire et le capitalisme français. Le principe général suivi par le nouvel État à l'indépendance est que les lois et institutions françaises restent en vigueur jusqu'à nouvel ordre. C'est ainsi que les familles et le droit personnel en Algérie relèvent du code Napoléon de 1958 à 1984; ce n'est qu'à cette date qu'est instauré un code de la famille algérien établi sur le droit islamique.
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Summary
Voici une histoire de l’Algérie d’Abdelkader à Bouteflika (sur deux siècles), qui précède, enjambe et fait suite à l’histoire coloniale française de ce pays (1830-1962). Il ne s’agit pas d'oublier la colonisation française, mais au contraire de la réinsérer dans l’histoire longue de l’Algérie, de montrer en quoi et comment elle s’insère (par exemple dans la culture de la violence politique et de la gouvernance militaire de la société) dans l’histoire ottomane, puis débouche sur la République militaire. La République militaire instaurée avec le FLN est un mixte entre la culture militaire turque et tribale communautaire de la force; la culture jacobine centralisée inculquée par la France; le socialisme égalitaire mâtiné d’islam politique; et la culture militaire d’une armée moderne, qui est peut-être le principal legs de la France à l’Algérie - le tout communiant dans un nationalisme unanimiste et populiste. L’auteur insiste particulièrement sur l’histoire et les cultures politiques, doublés par les enjeux économiques et sociaux qui se succèdent et varient selon les conjonctures historiques. Les travaux sont nombreux sur l’Algérie, mais l’articulation d’un récit unifié sur la longue durée telle qu’elle sera ici traitée n’a pas d’équivalent. Ni en Algérie ni en France, ou la plupart des travaux séquencent une période courte, ou additionnent de nombreuses contributions qui ne permettent pas de saisir un récit unifié et qui fasse sens. Pierre Vermeren, normalien et agrégé d'histoire, est professeur d'histoire du monde arabe contemporain à l'université Paris-1 Panthéon-Sorbonne et membre du laboratoire SIRICE. Il est notamment l'auteur du Choc des décolonisations (O. Jacob, 2015), Histoire du Maroc (La Découverte, 2016) et La France en terre d'islam: Empire colonial et religions, XIXe-XXe siècles (Tallandier, 2020).
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1 reviewsLa conquête de l'Algérie est donc indissociable de l'histoire militaire de la France. Pour comprendre les origines réelles de la conquête de l'Algérie, il ne faut pas chercher des causes disparues (la course), ni anticipées (recherche de croissance et d'un marché), ni anecdotiques: le soufflet donné par le dey d'Alger au consul de France en 1827, en rapport avec la fameuse dette jamais apurée de la Convention envers Alger, explique peut-être le blocus et l'expédition d'Alger, mais pas l'installation d'une colonie ni la conquête du pays. Les causes sont fondamentalement nationalistes et militaires. La période de l'occupation restreinte en Algérie est assez brève : elle s'étend de 1834, quand la décision de rester dans les possessions du nord de l'Afrique est prise, à décembre 1840, quand débute la conquête totale de l'Algérie. Le statut de colon n'est donc pas aisé à définir. il reste que les «colons » à part entière sont les propriétaires coloniaux de la terre coloniale. Il y a en Algérie un colonat diversifié qui va du petit paysan européen auxgrandes fortunes terriennes, Dans l'imaginaire colonial, la figure du colon est associée à celle du grand propriétaire terrien, dont influence sociale domine, puisqu'il tient la presse, les marchés et la vie politique en Algérie, pon sans relais politiques ou d'affaires à Marseille ou Paris. Le colon, en Algérie c'est le « gros », le riche propriétaire. En métropole l'ambiguité persiste jusqu'à nos jours, car tout Européen d'Algérie - fonctionnaires et soldats métropolitains mutés mis à part - est considéré comme « colon ». On ne peut donc utiliser ce terme sans en préciser le contexte d'usage. Plusieurs travaux d'historiens de l'économie ont démontré après la période coloniale que l'Algérie n'a jamais été une affaire économique rentable pour la métropole. Deux thèses ont été soutenues à l'Université Paris VIII par deux historiens aujourd'hui décédés, anciens communistes et sans liens familiaux avec l'Algérie. Celle de Jacques Marseille s'intitule Empire colonial et capitalisme français. Histoire d'un divorce (1984), et celle de Daniel Lefeuvre, Chère Algérie. La France et sa colonie (1930-1962) (1997). Ces travaux démontrent que le coût net de la colonie, sur l'ensemble de la période coloniale, est déficitaire pour la France, une situation qui s'aggrave fortement dans la phase finale de l'Algérie coloniale, de 1945 à 1954, et plus encore pendant la guerre d'Algérie. De 1945à 1962 et même au-delà, la France investit pour la première fois massivement en Algérie pour y diversifier l'économie, pour éduquer la population et y développer les infrastructures. Mais tout cela fut en définitive investi au profit de la République algérienne. Quand les milieux financiers et économiques français prennent conscience du fardeau colonial dans les années 1950, ils deviennent anticolonialistes. C'est ce qu'exprime la thèse de l'historien Jacques Marseille sur le divorce final entre l'empire et le capitalisme français. Le principe général suivi par le nouvel État à l'indépendance est que les lois et institutions françaises restent en vigueur jusqu'à nouvel ordre. C'est ainsi que les familles et le droit personnel en Algérie relèvent du code Napoléon de 1958 à 1984; ce n'est qu'à cette date qu'est instauré un code de la famille algérien établi sur le droit islamique.