Memory Image

Georges de la Tour / Entre ombres et lumières 👧

Tl

Thomas le vaillant rated 6/10

Les chefs-d’œuvre ont la peau dure et même leurs reproductions intensives à des fins commerciales ne sauraient nous en lasser. Ainsi Le Nouveau-Né, icône universelle de Georges de La Tour (1593-1652), dont chaque détail, révélé au cœur de la nuit noire par la lueur d’une simple bougie, ne cesse de fasciner. Voici deux femmes, une jeune, accompagnée vraisemblablement de sa mère, entourant un nourrisson qui vient de naître. La bouche entrouverte de l’enfant au centre de la composition, le sillon de sa narine luisant au milieu des nappes de peinture mate, les mains un peu crispées de la jeune accouchée qui semble tout étonnée de tenir ce petit être emmailloté dans les bras, les lignes quasi géométriques des habits : tout, exactement tout, bouleverse et émerveille. En dissimulant l’unique source lumineuse du tableau derrière la main du personnage de gauche, l’artiste, au sommet de son art, disperse une lumière chaude indirecte, qui s’immisce entre les doigts, pénètre les chairs opalescentes et la texture des étoffes de couleur vermillon. La lumière serait-elle le véritable sujet du tableau, irradiante et surnaturelle ? S’agit-il vraiment d’une scène paysanne ou bien d’une nativité divine ? Georges de la Tour a souvent joué sur l’ambiguïté, dépouillant ses compositions de tout attribut religieux pour n’en garder que la substantifique moelle : des personnages au naturalisme sobre et des scènes à la spiritualité intériorisée, passant de l’ombre à la lumière, comme on évoluait dans la nuit silencieuse et épaisse du XVIIᵉ siècle, avec naturel. C’est ce que fait découvrir, dans l’intimité de ses élégants salons, l’exposition que le musée Jacquemart-André consacre au mythique artiste né à Vic-sur-Seille et installé à Lunéville, en Lorraine — alors duché indépendant —, devenu peintre du roi Louis XIII et célèbre en son temps. La réunion d’une quarantaine d’œuvres, dont environ vingt tableaux du maître accompagnés de toiles exécutées par son atelier ou par des suiveurs, ainsi que des pièces de ses contemporains et des gravures, est exceptionnelle. C’est la première exposition en France depuis la grande rétrospective de 1997-1998, précédée d’une autre en 1972, qui révélaient aux générations d’après-guerre, ébahies, ce génie du clair-obscur redécouvert, comme Vermeer et le Caravage, un siècle auparavant. Pour le grand public, ce fut le coup de foudre absolu, après un retour à la lumière progressif déclenché grâce à la curiosité d’érudits lorrains à la fin du XIXᵉ siècle, puis encouragé par l’intuition d’un historien de l’art allemand, Hermann Voss en 1915. Son travail a été poursuivi par de longues recherches menées par une succession de conservateurs opiniâtres. De trois toiles identifiées en 1915, on est ainsi passé à quarante. Soit à peine 10 % de ce que l’on imagine être son corpus total, estimé à quatre cents ou cinq cents œuvres pour quarante années de carrière. Œuvre dispersée à sa mort Georges de La Tour meurt en 1652 à Lunéville d’une « pleurésie », disent les registres, plus probablement de la peste qui venait d’emporter sa femme et son personnel, pensent les historiens. Son œuvre est sitôt engloutie dans les oubliettes de l’Histoire, car elle est passée de mode. Fini le réalisme du terroir, la sagesse méditative, la philosophie épurée, la seconde moitié du XVIIᵉ siècle penche plutôt vers le classicisme avec des artistes comme Nicolas Poussin ou Charles Le Brun. Ses peintures sont alors dispersées, détruites, introuvables ou difficiles à pister en raison du manque d’archives, notamment concernant sa jeunesse et sa formation, dont on ne sait absolument rien. Quelques rescapées finiront par resurgir, anonymes, sans aucune connaissance de leur provenance, chez les collectionneurs et dans les musées au XIXᵉ siècle. Le monde a oublié le nom de Georges de La Tour, dont seules quelques rares pièces sont signées. Ses œuvres se voient attribuées par erreur aux ténébristes espagnols, Zurbarán ou Ribera, ou bien aux nordistes, Terbrugghen ou Van Honthorst, tous apôtres de l’ombre et de la lumière, tous ayant fait leurs classes à Rome, dans la ville où un certain Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit le Caravage (1571-1610), avait mis le feu à la scène artistique au tournant du XVIᵉ siècle en révolutionnant l’art du clair-obscur. C’est ainsi que Georges de La Tour a toujours été rangé dans la grande famille des caravagesques, nébuleuse, prestigieuse, dont il ne fait pourtant pas directement partie, avancent les historiens. « Nous sommes désormais persuadés qu’il n’est jamais allé en Italie, contrairement à beaucoup de ses contemporains, explique Pierre Curie, commissaire, avec l’Américaine Gail Feigenbaum, de l’exposition. Il a certainement vu des toiles du Caravage en France, à Nancy notamment, et celles des caravagesques revenus d’Italie, mais il va au-delà. » Démonstration sur place avec la mise en regard d’une belle version de Madeleine pénitente (vers 1606-1613), peinte par Louis Finson, qui fut proche du Caravage, et d’une exceptionnelle Madeleine pénitente de La Tour (vers 1635-1640) absorbée dans un profond silence face à un crâne éclairé à la bougie, son souffle faisant vaciller la flamme. « Le Caravage, fidèlement traduit par Finson, pratique un art du théâtre, de l’expression par le corps, dramatisé, qui nous happe, poursuit le commissaire. Alors qu’au contraire, on rentre dans l’univers de Georges de La Tour presque par effraction, étranger à cette scène de méditation. Ce qui l’intéresse, c’est parler des hommes en créant un langage pictural d’une grande puissance émotionnelle. » Le plus étonnant est que les archives exhumées en Lorraine, où il a toujours vécu, les historiens ont révélé un homme arrogant, brutal, rêvant d’un titre de noblesse qu’il n’obtiendra jamais. Les historiens y lisent la réaction d’un homme du XVIIe siècle face à la violence de son époque. La réponse de l’artiste est, elle, à l’opposé, le poussant à l’épure formelle et, comme l’écrit joliment un spécialiste, à un « dépouillement aux limites du rien ». Obstinément entre ombre et lumière. TÉLÉRAMA • Par Sophie Cachon • Publié le 11 septembre 2025.

List