Eva JOSPIN / Claire TABOURET - Grottesco / D’un seul souffle

Eva JOSPIN / Claire TABOURET - Grottesco / D’un seul souffle

Tl

Thomas le vaillant rated ★ 7/10

Ses rêveries végétales, ses architectures oniriques prennent forme dans ce carton dont elle a fait, depuis vingt ans, son matériau favori et qui est devenu sa signature. Forêts épineuses, grottes rocailleuses, dômes évoquant de chimériques vestiges antiques : tout l’univers d’, étonnant de minutie et de poésie délicate, se déploie cet hiver dans le huis clos dépouillé d’une galerie courbe du Grand Palais. Un terrain de jeu à échelle relativement modeste pour la plasticienne . Cette fois, l’exposition, concentré des motifs chers à l’artiste, s’embrasse d’un seul coup d’œil, avant qu’on ne la traverse comme on visiterait un monde endormi et crépusculaire. Un paysage baroque et gracile, avec ses bas-reliefs, ses colonnades, ses coupoles coiffées d’une végétation fantasque, ses troncs d’arbre échevelés. Tout, ici, joue du trompe-l’œil et des effets de matière. Brouille les pistes entre minéral et végétal, dans des nuances de bistre, d’ocre et de brun, parfois rehaussés d’or. En intitulant son exposition « Grottesco » — clin d’œil à la légende d’un jeune Romain tombant dans une cavité où il découvre les fresques oubliées d’une demeure ensevelie, la Domus Aurea de Néron —, Eva Jospin invite à son tour à plonger dans un espace hors du temps, tout en profondeurs cachées, en faux-semblants. Dans ce panorama foisonnant, le soin du détail minuscule émeut et émerveille, les changements de perspective bouleversent la perception. Le spectateur se fait archéologue rêveur, le nez sur la rocaille et les brindilles, sondant la voûte d’un Panthéon miniature ou le buissonnement d’une forêt touffue. TÉLÉRAMA • Par Virginie FÉLIX • Publié le 19 janvier 2026. ▪️▪️▪️▪️▪️▪️▪️▪️▪️▪️▪️▪️▪️▪️▪️▪️▪️ Il y a un an pile, l’artiste japonaise Chiharu Shiota inaugurait cette même double galerie à l’étage, à l’occasion de la réouverture après travaux du Grand Palais. Cette fois, Didier Fusillier, le président de l’institution parisienne, a choisi d’y rassembler deux artistes françaises de la même génération et à la carrière internationale, non dans l’idée de créer un dialogue, mais plutôt d’ouvrir une double fenêtre sur leur travail, avec deux expositions qui se font face. Entre la sculptrice Eva Jospin (née en 1975) et la peintre Claire Tabouret (née en 1981), quelques points communs se révèlent pourtant en filigrane, dont le plus inattendu : le carton, emblématique matière première de la première, et point d’étape du projet de vitraux pour la cathédrale Notre-Dame de la seconde, qui en présente les « cartons », soit les maquettes à l’échelle 1 de ses peintures, à partir desquelles les maîtres verriers créent leurs équivalents en morceaux de verre sertis de plomb. Les deux artistes ont aussi en commun d’être en attente, bien que cette attente ne soit pas du même ordre. Tandis qu’Eva Jospin, élue à l’Académie des beaux-arts en décembre 2024, sera pleinement installée dans sa fonction, costume et épée d’académicienne de rigueur, courant 2026, Claire Tabouret fait, elle, face à une série de pétitions et de recours contre sa proposition de vitraux qui avait remporté, également en décembre 2024, l’appel à projets voulu par le président de la République face à Daniel Buren, Philippe Parreno, Jean-Michel Alberola ou encore Yan Pei Ming. Dernier rebondissement en date, le tribunal administratif de Paris a rejeté, le 28 novembre, le recours de l’association Sites & Monuments contre le remplacement d’un ensemble de vitraux clairs et purement décoratifs conçus au XIXe siècle par l’architecte Viollet-le-Duc par une proposition figurative contemporaine. L’association avait saisi le tribunal administratif de Paris au motif que l’établissement public chargé de la conservation et de la restauration de la cathédrale n’avait pas pour mission de démonter des parties de ce bâtiment, protégées, comme les murs, au titre des monuments historiques. Mais le tribunal administratif a estimé que la pose de nouveaux vitraux pouvait entrer dans le cadre de la loi du 29 juillet 2019, qui définit le périmètre d’action de l’Etat. Bien que Sites & Monuments ait déclaré son intention de contester le jugement en appel et d’attaquer l’autorisation de travaux donnée par le préfet de région dès son dépôt, les vitraux devraient être démontés courant 2026, et remplacés par les œuvres de Claire Tabouret fin 2026. La combinaison des deux expositions permet d’alterner entre l’ombre des grottes, avec Grottesco, d’Eva Jospin, et la lumière qui traversera les vitraux en devenir, avec D’un seul souffle, de Claire Tabouret, où patrimoines religieux, historique et architectural s’imbriqueront de manière plus ou moins fantasmatique. Les deux artistes se sont réparti naturellement les deux ailes, à peu près équivalentes en longueur. Mais l’une est droite comme une église, choisie par la peintre, fraîchement rentrée d’une dizaine d’années à Los Angeles, et l’autre courbe, permettant à Eva Jospin de jouer avec les perspectives et les points de vue. « Un juste équilibre des couleurs » L’envie de dévoiler les cartons des vitraux est venue à Claire Tabouret lors d’une visite des lieux durant laquelle elle a réalisé que la galerie de quelque 8 mètres de haut pouvait accueillir ses six peintures grandeur nature, soit l’équivalent de 120 mètres carrés de vitraux (ils sont en cours de création à l’atelier de maîtres verriers Simon-Marq, à Reims, dans la Marne). Face aux six baies de chapelle ici reconstituées sont présentées les esquisses d’origine, qui avaient emporté l’adhésion du jury, mais aussi des tables où sont rassemblés des dessins préparatoires et les pochoirs ayant servi à l’artiste à intégrer, dans ses compositions, les motifs géométriques des vitraux de Viollet-le-Duc. Si la palette paraît à première vue intense pour ces vitraux qui seront exposés sur la face sud de la cathédrale, l’artiste explique avoir veillé à garder « un juste équilibre des couleurs » qui puisse éviter la projection de grandes flaques colorées dans l’édifice. De ses illustres prédécesseurs dans l’exercice du vitrail, Claire Tabouret a retenu la « fraîcheur du geste » de Marc Chagall (1887-1985) à Reims, et le côté « dansant » des couleurs d’Henri Matisse (1869-1954) à Vence (Alpes-Maritimes), notamment en parsemant les sols de ses peintures de points de couleurs complémentaires. Placide face aux recours contre le projet, l’artiste confie avoir été « saisie par la beauté du thème de la Pentecôte », qui commémore la descente de l’Esprit saint sur les premiers chrétiens, dans lequel elle perçoit un « moment d’harmonie, de paix, de respect dans la diversité ». Sur les six bancs qui invitent à se plonger dans les coulisses de ces créations hors norme, on peut lire les six citations de la Bible retenues par l’archevêque de Paris pour structurer le projet, dont « Le grand bruit dans le ciel », « Comme un violent coup de vent » ou « Alors leur apparurent des langues de feu ». Du recueillement collectif jusqu’à une procession vers la lumière, d’une onde lumineuse en un souffle qui vient révéler la force intérieure, la Pentecôte est ainsi « diffractée » en six moments, créant une narration qui ressemble à un travelling où les figures féminines ressortent puissamment. Ce sont elles qui clôtureront la visite de Notre-Dame, juste avant la porte de sortie. Motif de la grotte De son côté, Eva Jospin met à l’honneur le motif de la grotte, son terrain d’exploration fétiche avec celui de la forêt. On le retrouve dès 2016-2017 avec un immense et néanmoins délicat dessin à l’encre de Chine et son Panorama en carton offrant une immersion au sein d’une clairière. Seule la moitié de ce monumental panorama est exposée ici, dans le fond de l’exposition, vaste demi-cercle au creux duquel le visiteur fait demi-tour pour appréhender le parcours, qui alterne grands volumes et pièces miniatures, sous un nouvel angle de perception. De nymphées en dioramas, de cavités en alcôves, d’antres minéraux en proliférations végétales, de ruines en folies architecturales à la façon des chefs-d’œuvre des Compagnons du devoir, les grottes, qui traversent nos imaginaires, de l’Antiquité à la Renaissance, déploient ici leurs multiples points de vue dans un jeu d’échelle permanent. Leur raffinement s’est renouvelé avec le temps, entre carton brodé ou coloré, incrustations de perles, fonds peints sur organza marouflé et cascades de fils de soie bleu irisé. Pièce maîtresse et centrale du parcours, le Duomo s’admire de l’extérieur, tout en écorces et rocailles, et de l’intérieur, incrusté de coquillages et dominé par un ciel lumineux, à la manière de l’oculus du Panthéon, à Rome. Les strates de carton taillé, poncé, se muent en bas-reliefs en bronze doré et autres trompe-l’œil, ou permettent à l’artiste de revisiter les paysages de Courbet. L’ornemental se métamorphose à l’envi, et l’émerveillement opère. LE MONDE • Par Emmanuelle Jardonnet • Le 10 décembre 2025.

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