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Ghodwa

Krys Aline J.

Krys Aline J. a noté 7/10

Résumé : Ahmed, 15 ans, rejoint son père, Habib dont l’état de santé s’aggrave. Le passé politique de Habib, durant la dictature en Tunisie, affecte dangereusement son présent. Les rôles sont inversés : Ahmed doit protéger son père et essayer de le garder en sécurité. Habib et Ahmed se retrouvent dans une situation chaotique à laquelle aucun n’est préparé... Critique : Tiré de la réalité tunisienne récente et traité comme un drame social où la relation père-fils occupe une place de premier plan, «Demain» est tout de même un film basé sur un fond politique sous-jacent. Suggérant une réflexion sur les limites de la justice transitionnelle, ce film est d’abord et essentiellement une dénonciation des exactions commises par la dictature de ZABA (1987-2010) sur un bon nombre d’opposants et une mise en relief des graves séquelles qui en résultent pour le reste de la vie de ces derniers. Vu sous cet angle, ce premier long-métrage de fiction de Dhafer El-Abidine aurait pu prendre la forme d’un film militant avec un discours politique direct portant sur ce thème, ou tomber dans l’utilisation de certains clichés. Mais, fort heureusement, ce n’est pas ce qui a été choisi par le réalisateur. Au contraire, il a préféré traiter ce sujet d’une façon plus subtile, en portant à l’écran l’histoire d’un avocat, Habib, qui, dix ans après la chute de la dictature dont il a été lui-même une des victimes, voit sa vie et celle de sa famille complétement perturbées et brisées. L’action se déroule pratiquement sur deux jours, laps de temps durant lequel le réalisateur nous invite à entrer dans l’intimité chaotique de cet homme déprimé et de sa famille dispersée par les effets de la répression vécue sous l’ancien régime. Trame du film : Le film tourne essentiellement autour des trois membres d’une famille tunisienne disloquée. Le père, Habib, personnage principal du film (interprété par Dhafer El-Abidine lui-même), est un avocat attaché à la défense des droits de l’homme et ancien militant politique dont l’état de santé mentale ne cesse de se dégrader des suites de la maltraitance et des sévices qu’il a subis sous le régime déchu de Ben Ali. « Vérité, justice puis réconciliation », est une sorte de leitmotiv qui revient régulièrement dans sa bouche (comme un slogan dans une manifestation) et qui constitue cette trilogie indispensable qu’il peine à atteindre en vue d’établir une véritable justice sociale. Persuadé de la nécessité de défendre les victimes du despotisme et de les réhabiliter dans leurs droits, il n’arrive pas à comprendre que, dix ans après la révolution de 2011, le nouveau pouvoir en place ne fasse rien de concret pour rechercher la vérité sur les exactions commises par l’ancien régime. Il s’obstine alors à vouloir atteindre cet objectif coûte que coûte par ses propres moyens, mais ne trouve aucune oreille attentive. Vivant seul dans son appartement, il passe son temps à lire et relire le dossier qu’il a constitué pour la défense de cette cause et s’applique ensuite à le déplacer d’une cachette à une autre afin que personne ne puisse le trouver et le subtiliser. Le fils (interprété par Ahmed Berhouma) est un lycéen de 15 ans qui vit habituellement chez sa mère, depuis la séparation de ses parents. Exceptionnellement et à cause d’une rapide détérioration de la santé mentale de son père, dont il se sent toujours très proche et pour lequel il a beaucoup d’admiration, il décide (alors qu’il est en pleine période d’examen) de revenir à la maison près de ce dernier pour en prendre soin et veiller à ce qu’il ne lui arrive aucun mal. Quant à la maman (interprétée par Najla Ben Abdallah) qui n’a pas complétement coupé les ponts avec son ex-mari qu’elle accuse d’être têtu et en déphasage total avec la réalité, elle semble avoir refait sa vie et est trop occupée par son travail. Elle ne peut donc lui venir en aide, mais n’empêche pas son fils Ahmed de s’en charger. La déchéance d’un homme isolé : À part quelques scènes d’extérieur, l’action du film se passe essentiellement et en grande partie à l’intérieur de l’appartement de cet avocat. Transformé en une sorte de bunker, cet espace de vie ressemble, malgré sa grande superficie, à une véritable prison où règne une ambiance calfeutrée, pesante et étouffante, où même les zones éclairées sont plutôt rares. Fragilisé mentalement par la maladie, ne se sentant pas en sécurité et pensant être constamment traqué par la police, Habib prend parfois des attitudes complètement paranoïaques, comme verrouiller la porte d’entrée de l’intérieur avec une solide barre de fer ou encore vérifier régulièrement si les fenêtres et les rideaux sont également bien fermés. Quand il réussit, en l’absence de son fils, à mettre les pieds dehors, Habib devient fébrile, nerveux et craintif. Avec de longs travelings, la caméra nous le montre dans les rues d’une ville où il a tendance à suspecter tout ce qui l’entoure. Arrivé devant le Palais de Justice, où il cherche depuis longtemps à rencontrer le Procureur de la République «Si-Ali», pour lui présenter le dossier qu’il a préparé, il est vite refoulé par le service d’ordre qui lui fait comprendre qu’il n’est plus le bienvenu dans ces lieux. Parvenant par la suite et à force de persévérance, à croiser ce haut responsable devant chez lui, il découvre un homme totalement transformé et différent de celui qu’il avait connu auparavant. Si-Ali qui accepte enfin de lui parler, lui tient un discours identique à celui des nouveaux gouvernants qui ont rapidement tourné le dos à la révolution. Il lui explique que «le dossier des Droits de l’Homme n’est plus d’actualité et qu’il est loin d’être la priorité du gouvernement». Insistant et refusant d’abandonner la défense de cette cause, il finit par se faire tabasser par les hommes de main du Procureur et doit finalement rebrousser chemin, sans avoir obtenu le moindre résultat. Ne trouvant finalement aucune personne pour l’écouter, approuver sa démarche et surtout l’appuyer dans cette quête de la vérité, Habib s’enferme de plus en plus sur lui-même, tout en sombrant dans la déprime, le délire et l’isolement. Dans cette effroyable solitude et en dehors de la protection que lui apporte désormais son fils, Habib trouve toutefois une relative consolation dans l’attention et l’amitié fort appréciables que lui témoignent quelques personnes de son immeuble, comme le gardien ou encore ses deux voisins Hechem (Bahri Rahali) et Saâdia (Rabeb Srairi). Cet esprit de corps entre voisins dans les moments difficiles, qui caractérise les relations humaines dans un pays comme la Tunisie, est ici souligné et mis en relief par le réalisateur, par opposition à l’indifférence et à l’insouciance des responsables politiques face à la tourmente et au calvaire de cet homme. Le secours d’un fils à un père en détresse : On l’a vu, au-delà du fait d’être une dénonciation des atrocités commises par la dictature, qui reste tout de même son axe principal, le film est aussi un véritable hommage à ce que peut être une simple relation d’amour et d’affection entre un père et son fils. La rapide déchéance mentale du père qui n’est pratiquement plus en capacité d’assumer ses responsabilités et la réaction immédiate et instinctive de son fils à prendre les choses en main, ont fait que petit à petit les rôles se sont tout simplement et naturellement inversés. Conscient des difficultés psychologiques de plus en plus évidentes de son père et des risques qu’il encourt, le jeune Ahmed endosse progressivement et admirablement le rôle de protecteur que lui imposent ces circonstances. Il décide vite de prendre soin de son père et de veiller à ce qu’il ne se fasse pas de mal ; allant même jusqu’à contrôler de loin ses entrées et sorties (avec la complicité du gardien de l’immeuble) chaque fois qu’il doit se rendre au lycée. Cette relation père-fils, peut paraître à première vue tout-à-fait normale (pour ne pas dire banale), mais le réalisateur a su la transcender et la mettre en scène d’une façon touchante, à tel point qu’elle finit par prendre une dimension particulièrement bouleversante pour le spectateur, au point de devenir probablement le vrai point fort du film. En plus, le personnage du fils, est ici interprété avec beaucoup de justesse et d’efficacité par le jeune Ahmed Berhouma, qui réussit avec sa spontanéité et son air innocent à capter notre attention et à nous transmettre ses propres émotions, tout en paraissant à la fois sincère et naturel dans son jeu. Le passage de flambeau entre père et fils : Deux faits majeurs marquent la fin du film, d’une part une nouvelle injustice et d’autre part, une promesse porteuse d’espoir : L’injustice réside dans l’arrestation arbitraire, inattendue et injustifiée d’Habib, alors qu’il est gravement malade et qu’il s’apprêtait à quitter son domicile pour être hospitalisé. Ce qui représente un acharnement incompréhensible et difficilement qualifiable sur un homme diminué et permet surtout au réalisateur d’attirer l’attention (au-delà du cas isolé de cet homme) sur le fait que dix ans après sa révolution de 2011 et malgré quelques avancées apparentes et une démocratie de façade, la société tunisienne n’a toujours rien obtenu de concret et surtout pas réussi à se débarrasser des pratiques répressives du passé. Quant à la note d’espoir, elle porte sur l’attitude du fils qui, assistant de loin à l’arrestation de son père et n’ayant même pas le temps et la possibilité de lui dire au revoir, se met à courir désespérément derrière la voiture de police, avec courage et dignité, en criant sa colère et en promettant de poursuivre, dès «Demain», le même combat pour «la vérité, la justice et la réconciliation». Avec (ou malgré ?) toute la charge émotionnelle (et ce mélange de violence, de chagrin, d’amour et de séparation) qu’elle comporte, cette scène représente en quelque sorte un tournant ou un véritable passage de flambeau entre un père et son fils (entre deux générations) et marque surtout une ferme détermination à faire de l’avenir «Ghodwa» un temps d’action, de résistance et d’espoir. Le choix du titre «Demain» prend ici tout son sens et semble vouloir dire que l’espoir n’est pas perdu et, qu’à travers l’exemple du jeune Ahmed, la nouvelle génération ne baissera pas les bras et fera de l’avenir (ou de demain) une occasion pour atteindre les véritables objectifs de la révolution… Ce qui pourrait correspondre au message que le réalisateur nous transmet à travers ce premier long-métrage de fiction. https://cinematunisien.com/blog/2022/04/14/ghodwa-un-hommage-aux-victimes-de-la-dictature/

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