
Anatomie d'une chute
F. & F. GW a noté 7/10
Le titre du film rappelle celui du célèbre film d'Otto Preminger, Autopsie d'un meurtre, d'autant qu'il est question de meurtre et de procès dans les deux cas. Mais la ressemblance s'arrête là. La réalisatrice joue habilement sur le double sens du mot chute : la chute, c'est la chute d'un corps, mais aussi la descente aux enfers d'un couple qui nous est racontée. Les détails techniques et les reconstitutions de la chute physique du corps font partie des éléments très réussis du film, et mettent en lumière la fragilité des expertises, aussi documentées soient-elles. Le film est long (2h30), ce qui permet à Justine Triet de faire remonter à la surface les souvenirs, qui restent fragiles (l'enfant du couple, aveugle Tirésias, sert d'oracle incertain au dévoilement de la vérité ...), et de nous livrer, par bribes enregistrées et diffusée au procès, une scène de ménage qui semble confondre l'accusée. Le brouillage s'étend à la fiction, puisque l'avocat général croit déceler des prémisses du crime dans les romans mêmes qu'elle a écrit (et voilà à quoi mène l'autofiction ...). Malgré sa longueur le film se regarde avec intérêt jusqu'au bout, la réalisatrice évitant in fine toute résolution facile. Je suis resté toutefois resté un peu perplexe, le nombre des thématiques brassées (la subjectivité incurable du souvenir et de la mémoire, la difficulté de faire couple lorsque l'une semble réussir alors que l'autre rate sa reconversion, la relation entre vérité et fiction, entre réel et reconstitution, la lecture sexiste que fait l'accusation... ) ne réussissant pas à rendre lisible le projet du film, et à asseoir sa cohérence d'ensemble. Quelques facilités de mise en scène m'ont également perturbé : la scène dans laquelle l'enfant réussit à jouer au piano l'Asturias d'Albeniz après l'avoir préalablement massacré veut nous montrer que le temps à passé, ou pire, le moment totalement ridicule dans lequel on voit Samuel (le père suicidé ou occis) parler alors que c'est la voix de Daniel (l'enfant) qui profère les paroles qui s'échappent de ses lèvres. Ce type de surligné parvient à anéantir l'émotion. Quelques autres éléments un peu bizarres, comme le rôle conféré à l'auxiliaire de justice - ange gardien provisoire - qui explique gravement à l'enfant que c'est à lui de faire un choix, lorsque la vérité est indécidable, semblent en décalage avec le naturalisme d'ensemble du film. C'est peut-être un peu le problème : on ne sort pas complètement de ce cadre naturaliste, et les rares éléments qui le font, au lieu d'ouvrir le film et de lui offrir un dépassement vers le mystère, ne font que le ramener à une sorte de platitude, en raison de leur incongruité même. Le sauvent malgré tout le jeu magnifique de Sandra Hüller qui incarne parfaitement l'ambiguïté, et donne à voir la comédie humaine. FG J’ajouterai que le film brosse un superbe portrait de femme, qui trace imperturbablement sa voie, sans jamais s’excuser d’aller de l’avant, au milieu de l’adversité – qu’il s’agisse de problèmes de couple ou de problèmes judiciaires. Justine Triet inverse le sempiternel schéma de l’homme brillant et de la femme dans son ombre : c’est elle qui réussit et lui qui est en échec. Lui qui se sent frustré par le manque de temps que lui laissent les activités quotidiennes. Le rôle a été écrit pour Sandra Hüller et elle est formidable, forte, déterminée et sensible à la fois. FW