Critique Télérama :
À l’est, à l’ouest, sur des champs oubliés, blancs sont les os des camarades morts, jolis garçons tués et putréfiés. » Un poète parle de la guerre. De la sienne, la Première Guerre mondiale, mais aussi, bien sûr, de toutes les guerres. Ce qui donne au film une force immédiate. Siegfried Sassoon (1886 -1967), écrivain britannique, a d’abord servi comme soldat, puis comme officier. Après la mort de son petit frère au front, son regard change : « La guerre est délibérément prolongée par ceux qui ont le pouvoir d’y mettre fin. » Il défie les autorités, échappe de peu à la peine de mort et se retrouve dans un hôpital militaire en Écosse, officiellement soigné pour « neurasthénie ». Il survit à son retour sur le champ de bataille et, l’armistice enfin déclaré, devient une coqueluche du monde cultivé, pour ses pamphlets pacifistes et son aura de jeune prodige…
Le grand cinéaste anglais Terence Davies, mort en octobre 2023 (plusieurs mois après avoir achevé ce film), met en scène la vie de Siegfried Sassoon comme s’il avait imaginé ce personnage, échappant, malgré sa fidélité aux faits historiques, à toutes les conventions du biopic. Éblouissante est la façon dont les différents thèmes sont annoncés (par allusions et touches légères), puis s’imposent au premier plan, avant de redevenir des motifs secondaires, comme de lancinantes réminiscences. Il en va ainsi de l’attirance de Siegfried pour les hommes. Elle prend d’abord la forme d’une affinité élective avec un autre patient de l’hôpital – et d’échanges complices avec le psychiatre. Par la suite, dans le beau monde, c’est la valse des amants, tous rivaux, tous traîtres, tous lunatiques. C’est aussi la loi du désir, qui est souvent celle du plus fort, et le fringant Siegfried y perd beaucoup de son assurance.
Terence Davies, éternel maudit
Vu dans Dunkerque, de Christopher Nolan, et dans Marie Stuart, reine d’Écosse avec Margot Robbie, l’acteur Jack Lowden étincelle en rebelle téméraire, puis en chouchou des mondaines, quand les dialogues crépitent d’esprit et d’une méchanceté scénique de bon aloi. Mais il sidère aussi dans l’introspection. Car Les Carnets retrace, avec une virtuosité discrète, un cheminement intérieur, qui passe notamment par le mariage hétérosexuel et par une conversion tardive au catholicisme – en quête de quelque chose d’enfin « immuable ». Outre la profondeur des dialogues et du texte en voix off, le réalisateur exprime ces étapes successives par des effets visuels, des ellipses et des gestes de montage constamment inattendus.
Comme l’a suggéré l’interprète de Siegfried, le film évoque un autoportrait de Terence Davies, éternel maudit, traversant en solitaire les époques. C’est aussi une sorte de testament, une somme de ses œuvres précédentes. Il y a l’évocation proustienne de la jeunesse de Sassoon, comme pour celle de Davies dans Distant Voices, Still Lives (1988). Il y a l’exploration des impasses du sentiment amoureux, et des bouleversements existentiels qu’il peut provoquer – le sujet de The Deep Blue Sea (2012). Il y a la guerre, qui, déjà dans Sunset Song (2016), anéantissait toute perspective de bonheur. D’où la beauté de cette scène de répit illusoire : Siegfried danse le tango avec Wilfred Owen, autre poète en herbe, lui aussi hospitalisé avant d’être renvoyé au front et tué en 1918. Sous les yeux du personnel militaire, un grand moment d’innocence, de douceur et de vérité.