Demolition est un film brillant dans sa manière d’aborder le deuil, en prenant systématiquement le contrepied de ce que le cinéma propose habituellement sur le sujet. Pas de larmes démonstratives, pas de grandes déclarations, mais un personnage qui implose de l’intérieur avant de tout faire exploser autour de lui.
Jake Gyllenhaal y est épatant. Il incarne un homme enfermé depuis toujours dans le contrôle, la retenue et le professionnalisme, incapable d’exprimer la moindre émotion sincère. La mort brutale de sa femme agit comme un disjoncteur : non pas un choc frontal, mais un déni total. Il va jusqu’à remettre en question l’amour qu’il lui portait, comme si reconnaître la douleur revenait à admettre la perte. Cette négation passe par des comportements autodestructeurs, presque absurdes (comme la séquence où il se laisse tirer dessus avec un gilet pare-balles), autant de tentatives pour ressentir quelque chose, n’importe quoi. Le parallèle entre la destruction mentale du personnage et la démolition physique de son environnement est limpide sans jamais être appuyé.
Son obsession pour démonter les objets, les maisons, les structures, est une idée de mise en scène d’une grande intelligence. En détruisant pièce par pièce ce qui l’entoure, il tente de comprendre sa propre mécanique intérieure, lui qui a toujours tout intériorisé, tout réprimé, tout suivi “comme il faut”. La scène chez le médecin, où il évoque cette lourdeur qu’il traîne depuis plus de dix ans, résume parfaitement ce trop-plein émotionnel longtemps contenu.
La rencontre avec le personnage de Naomi Watts, à travers des lettres de plainte absurdes et décalées, apporte une respiration bienvenue. Le film assume un ton parfois loufoque, presque burlesque, qui vient contrebalancer la gravité du sujet sans jamais la trahir. La relation avec son fils est elle aussi très juste : deux êtres à des stades très différents de leur vie, mais unis par ce sentiment commun d’être perdus, largués, et prêts à laisser parler leurs pulsions.
Les flashbacks, volontairement désordonnés, participent pleinement à ce chaos émotionnel. Ils surgissent sans prévenir, parfois beaux, parfois banals, rappelant que malgré son discours détaché, il pense à elle constamment. Cette contradiction permanente entre ce qu’il dit et ce qu’il ressent crée une ambivalence très fine, profondément humaine.
Le film joue aussi brillamment sur les échos visuels et narratifs : certaines répliques anodines trouvent plus tard leur incarnation à l’image, comme les chenilles censées lui dévorer le cœur ou la course finale avec les enfants.
La fin est d’une grande douceur. Sans tomber dans le pathos, le film accompagne son personnage vers une forme d’acceptation : reconnaître l’amour, accepter la perte, s’excuser, réparer plutôt que détruire. Le projet de restaurer le vieux carrousel comme hommage agit comme un geste simple mais profondément symbolique.
Demolition est un film sur le deuil, mais surtout sur ce qu’on fait quand on a trop longtemps appris à ne rien ressentir. Un film à la fois chaotique et apaisant, étrange et profondément touchant.