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https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/09/27/n-attendez-pas-trop-de-la-fin-du-monde-de-radu-jude-collage-visuel-sur-les-routes-de-bucarest_6191246_3246.html
Cinéaste dialecticien, qui n’aime rien mieux que semer la zizanie entre les images, le Roumain Radu Jude, 46 ans, livre avec son dernier long-métrage en date une œuvre somme, un pamphlet à sa façon, virulent et malpoli, jovial et désespéré, cette fois élargie aux dimensions d’une odyssée contemporaine. Après Bad Luck Banging or Loony Porn, qui imaginait les démêlés d’une prof de collège dont une vidéo porno domestique avait fuité sur Internet, N’attendez pas trop de la fin du monde, Prix spécial du jury à Locarno, perpétuant ce goût comique des titres à rallonge, se dresse de nouveau contre la société néolibérale en voie terminale de dérégulation. Bucarest, capitale âpre et brutaliste, stigmate à ciel ouvert d’une Roumanie postcommuniste propulsée au pas de course dans l’économie de marché, en est le parfait avant-poste.
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D’une durée inhabituelle pour le cinéaste (cent soixante-trois minutes : un record), ce nouveau film de forme accidentée, fourmillant de récits et d’interludes, tourne autour du travail, de l’acception dégradée qu’on en a aujourd’hui. Pour cela, il s’attache au personnage d’Angela, une assistante de production lancée dans des courses en voiture interminables dans tout Bucarest. Sa mission du jour est de recueillir les témoignages d’invalides ayant subi de graves accidents du travail, en vue d’un spot de prévention commandité par une multinationale autrichienne.
Or, dans la ville connue pour ses embouteillages monstres, chaque course devient parcours du combattant, dans le vacarme des klaxons, des insultes échangées, des hymnes martiaux crachés par l’autoradio, et l’air vicié des gaz d’échappement (« composé à 100 % de pets », cauchemarde la conductrice). Les horaires d’Angela s’allongent à perte de vue, le sommeil gagne, sans compter les courses subsidiaires qui s’ajoutent au programme : conduire sa mère au cimetière, retrouver un amant pour une étreinte furtive sur la banquette arrière, puis repartir au turbin.
Double avatar
Cette héroïne, pimpante blonde en robe à paillettes jurant au volant comme un charretier, vaillante recrue de la corvéabilité ubérisée, jouée avec une verve incroyable par la jeune actrice Ilinca Manolache, vaut avant tout parce qu’elle s’inscrit dans le nœud gordien des contradictions contemporaines. La voilà, en effet, œuvrant à produire une image positive du travail en entreprise, alors qu’elle-même est exploitée jusqu’à la moelle, jetée sans ménagement dans la centrifugeuse urbaine. De même, on approche les grands accidentés du travail pour mieux les mettre en concurrence les uns avec les autres : un seul sera retenu pour tourner le spot et toucher le providentiel cachet.
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La schizophrénie monte d’un cran avec l’avatar que se crée Angela sur les réseaux sociaux, se filmant avec son téléphone, un filtre numérique apposé sur le visage : une caricature de macho mal embouché qui l’autorise à proférer les pires outrages – seule soupape de son quotidien sous pression. Or, ce double ultravulgaire n’est autre que le prurit symbolique du haut degré de violence émanant de la ville, ce dédale saturé de véhicules, de publicités agressives, de devantures criardes, de décharges sauvages. La traverser revient à déambuler dans une forêt de symptômes.
Tout paradoxe scinde la réalité en deux. Il n’en fallait pas plus pour faire de N’attendez pas trop de la fin du monde un film de montage, maniant coupes et contrastes, jonglant avec les formats (noir et blanc/couleur, film/vidéo). Son régime est celui de l’hétérogène. Ainsi Radu Jude n’hésite-t-il pas à entrecouper les trajets de son héroïne avec des extraits d’un ancien film, Angela merge mai departe (1981), de Lucian Bratu, fiction de l’ère communiste sur une femme taxi, sillonnant elle aussi les rues de Bucarest. D’une époque à l’autre, du réalisme d’Etat à la satire à boulets rouges alternent des visages de la ville qui exposent ses mutilations (le quartier Uranus englouti dans le chantier du Palais du peuple de Ceausescu) et ses angles morts.
Théâtre de l’échec et du reniement
Le cinéaste ralentit l’image du film des années 1980 pour en révéler les fragments : les files d’attente à l’entrée des magasins rappelant le rationnement des denrées, des déshérités prenant le tramway, une centrale nucléaire pointant son nez à l’horizon… Autant de détails documentaires qui exposent l’inconscient de la fiction. Jude nous rappelle ainsi qu’une image est une empreinte, qu’elle comporte un double fond et capte toujours un surplus de réalité imprévue.
L’image constitue bien l’objet de réflexion de N’attendez pas trop de la fin du monde, qui s’achève sur un plan fixe, retraçant le tournage du fameux spot de prévention, à la façon d’un petit théâtre de l’échec et du reniement. Le cinéaste établit ainsi un lien stimulant entre l’état d’une société et celui des images qu’elle produit : quand celles-ci ne sont plus que des biens de consommation jetables, perdant leur capacité à témoigner d’une réalité quelconque, elles participent à leur échelle à la transformation générale de l’espace public en une grande poubelle. Jouant l’examen par le montage, misant sur le choc comparatif des images, Radu Jude s’affirme ainsi comme l’un des rares disciples crédibles d’un Jean-Luc Godard.