Critique mixte :
“Yurt”, premier long-métrage de Nahir Tuna, s’inscrit dans une Turquie à un moment charnière, les années 1996-1997, où la bataille entre laïcité kémaliste et islamisme conservateur faisait rage. Ce contexte politique, bien connu des spectateurs turcs, reste en arrière-plan, presque un non-dit, pour laisser toute la place au récit intime d’Ahmet, un adolescent pris entre deux mondes inconciliables : le jour, un lycée moderne et laïque où il côtoie les élites, et la nuit, un pensionnat confessionnel dirigé par des religieux autoritaires.
Le film alterne entre ces deux univers, dévoilant les tensions sociales et culturelles qui s’y jouent. Dans le pensionnat, Ahmet subit l’endoctrinement religieux et la cruauté de ses camarades, adoucis uniquement par l’amitié qu’il trouve auprès de Hakan, un élève plus âgé. À l’école laïque, il chante les louanges d’Atatürk et tente de s’adapter à un monde plus libre mais tout aussi exigeant. Ces allers-retours entre les deux mondes rythment le film et reflètent la confusion intérieure du personnage principal.
Tourné en noir et blanc élégant, “Yurt” bascule brièvement dans la couleur lors d’une fugue lumineuse et symbolique d’Ahmet et Hakan, comme une bouffée d’air dans un récit souvent oppressant. Loin d’être un simple film sur l’embrigadement religieux, “Yurt” explore aussi des thématiques plus personnelles : la recherche d’affection, les premiers désirs flous et le besoin d’indépendance face à un père autoritaire.
Si le film impressionne par sa mise en scène et sa profondeur, il peut laisser certains spectateurs à distance. Doğa Karakaş, qui interprète Ahmet, incarne un personnage complexe, mais parfois trop lisse. Sa passivité face aux événements et ses émotions contenues créent une ambiguïté qui intrigue autant qu’elle frustre. Pourtant, cette retenue reflète bien le chaos intérieur d’un adolescent coincé entre deux mondes. En fin de compte, “Yurt” n’est pas un film qui cherche à séduire immédiatement, mais sa subtilité et son ambiance marquent durablement, faisant de ce premier long-métrage une œuvre prometteuse et singulière.