Polar sombre, plongé dans un New York sale, hostile, presque étouffant, mais traversé par une vraie mélancolie et des sentiments humains puissants. Le film nous immerge au cœur d’un gang irlandais, structuré par des liens de sang, d’amitié et d’amour profondément ancrés, où la loyauté est à la fois une force et une malédiction. Sean Penn livre une performance remarquable dans le rôle de Terry Noonan, personnage d’abord froid, mystérieux et charismatique, dont la vraie nature se dévoile progressivement, celle d’un flic infiltré. Les indices sont là, disséminés avec intelligence, mais le film prend le temps de maintenir le doute. Terry retrouve ce milieu qu’il a fui, sans mesurer à quel point ce retour va le déchirer intérieurement. Plus l’infiltration avance, plus il est tiraillé entre sa mission, son passé et des liens sincères qu’il n’avait sans doute jamais totalement oublié. Parmi ces liens, il y a cette amitié avec Jackie, incarné par un Gary Oldman absolument hors norme. Jackie est un personnage dévasté de l’intérieur : alcoolique, impulsif, ultra violent, rongé par le crime et la culpabilité. Il porte la crasse morale de ce monde sur lui, mais derrière cette brutalité se cache un homme profondément fragile, naïf, manipulé et écrasé par l’autorité de son frère. Oldman donne à Jackie une humanité bouleversante. La complicité retrouvée entre Terry et Jackie, comme un retour à une jeunesse plus innocente, est le cœur émotionnel du film. Le fait que Terry ne puisse jamais lui révéler la vérité rend leur relation tragique et douloureuse jusqu’au bout. Ed Harris est lui aussi très convaincant en chef de clan, imposant une autorité naturelle et glaçante, symbole d’un pouvoir rigide. Robin Wright, quant à elle, incarne le seul véritable point d’ancrage émotionnel et lucide du récit. Son personnage comprend que pour survivre, il faut s’extraire de cet univers criminel, malgré les liens du sang. Dans cette logique, sa relation avec Terry, nourrie d’illusions et d’espoirs, apparaît vite comme vouée à l’échec. La mise en scène est très solide, avec un vrai travail sur les cadrages et une représentation d’un New York dur, inhospitalier, sans charme. La musique reste discrète mais accompagne intelligemment les émotions et les tensions, sans jamais prendre le dessus. Le film est parcouru par le sentiment d’un monde en mutation : les personnages parlent constamment d’un quartier qui change, d’un début de gentrification, d’une identité qui se dilue, d’une communauté irlandaise de plus en plus marginalisée, prise en étau face à la puissance des clans italiens. Le final est saisissant. À bout, Terry abandonne toute façade, révèle sa véritable identité et décide de faire justice lui-même, sans plus se soucier de son sort. La séquence de fusillade dans le bar, entièrement au ralenti, montée en parallèle avec la parade de la Saint-Patrick, est un moment suspendu de pure grâce. Terry accomplit son devoir moral, abat Frankie et ses hommes, et s’effondre, grièvement blessé. On ne sait pas s’il survit, mais un certain équilibre a été rétabli. Au-delà de son intrigue criminelle, State of Grace est un film profondément nostalgique, qui parle de racines, de passé et d’identité. Il montre avec une grande justesse qu’on ne renie jamais totalement d’où l’on vient. Le temps passe, les villes changent, mais l’amour, l’amitié et les attaches demeurent, parfois jusqu’à la destruction.