Night Moves est un film volontairement lent, parfois contemplatif, qui prend le temps de poser son décor et son rythme. La mise en scène valorise la nature, l’agriculture, les espaces ruraux : les plans à la ferme sont simples mais justes, presque apaisants. Malgré un récit dramatique et tendu, le film dégage une forme de calme, de douceur même, porté par les éléments, le silence, et une musique discrète mais très bien choisie. On est souvent bercé par cette atmosphère naturaliste, zen en apparence, qui contraste avec ce qui se joue en profondeur.
La mise en scène se montre par ailleurs assez intelligente et lucide. La réalisatrice semble pleinement consciente de ses limites budgétaires et fait le choix de la suggestion plutôt que de la démonstration. L’explosion du barrage, événement central du récit, n’est jamais montrée frontalement : on l’entend, on observe les réactions des personnages, et cela fonctionne parfaitement. L’absence d’image ne nuit en rien à l’impact, au contraire, elle renforce la gravité de l’acte.
Le film est cependant inégal sur le terrain de l’action. La scène du meurtre de Dena, notamment, manque d’intensité : ni la détresse ni l’adrénaline ne sont réellement perceptibles, ce qui rend la séquence un peu fade et moins crédible que le reste du film.
Là où Night Moves se distingue vraiment, c’est dans sa représentation de la paranoïa. Elle s’installe lentement, subtilement, sans effets spectaculaires : regards fuyants, comportements étranges, silences pesants, ralentis. L’anxiété monte à mesure que le récit avance, sans jamais exploser, créant une tension sourde et permanente.
Le trio central incarne d’ailleurs assez clairement différents archétypes de l’activisme, parfois au risque du cliché, mais globalement de manière pertinente. Josh est la tête pensante : froid, méthodique, peu communicatif, sûr de ses convictions. Dena représente un militantisme plus “bobo”, connecté à la nature, aux idéaux écologiques et à une vision presque spirituelle de l’engagement. Harmon, ancien délinquant, semble surtout chercher une raison d’exister à travers l’activisme, quitte à travestir ses convictions profondes.
Les dissensions au sein du groupe sont bien amenées. On sent rapidement qu’ils ne sont pas prêts à gérer les conséquences de leurs actes. La pression les pousse à accumuler les erreurs : appels maladroits, confidences à l’entourage, rencontres risquées. La confiance se délite, les soupçons s’installent, jusqu’à l’implosion du groupe et la mort de l’un d’entre eux. Harmon semble être le seul à garder un semblant de sang-froid, probablement grâce à son passé criminel.
L’évolution de Josh est particulièrement intéressante et très bien incarnée par Jesse Eisenberg. D’abord présenté comme un personnage maîtrisé, intelligent, calculateur, il glisse peu à peu vers le doute, la peur et la paranoïa après l’opération. Là où il était difficile à cerner au départ, il devient de plus en plus lisible émotionnellement, presque inquiétant dans son imprévisibilité.
La musique accompagne parfaitement cette trajectoire : mélancolique, dramatique mais étonnamment apaisante, elle renforce le contraste entre la beauté des paysages et la noirceur des actes.
Night Moves pose enfin une question centrale et dérangeante : où se situe la frontière entre activisme et criminalité ? À partir de quel moment un acte censé être noble devient-il ignoble ? Le film ne donne pas de réponse claire, et c’est précisément ce qui le rend intéressant.
La fin ouverte est particulièrement réussie. Josh, qui s’est toujours voulu hors système, en marge, finit par devoir s’y fondre pour survivre. Il cherche un travail banal, dans la vente, au cœur d’une zone commerciale, en totale contradiction avec ses convictions. Ce choix interroge son engagement réel : veut-il l’action politique, ou simplement l’adrénaline de l’acte sans en assumer les conséquences ? Le dernier plan, avec le miroir convexe, est d’une grande simplicité mais d’une efficacité redoutable : même caché, Josh devra désormais vivre dans la peur permanente, condamné à regarder constamment par-dessus son épaule.
Un film discret, lent, parfois imparfait, mais cohérent et plaisant à regarder.