Drame • (1h54) • 2022 • France - Belgique • Réalisé par Patricia Mazuy • avec Arieh Worthalter, Achille Reggiani, Leïla Muse, Olivier Faliez.
Deux frères aux caractères bien trempés se retrouvent dans une situation délicate lorsque l'un d'entre reçoit le bowling de son père en héritage.
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À Caen, un bowling familial devient le terrain de jeu d’un prédateur. Un film à la fois manichéen et impressionnant par sa mise en scène, par Patricia Mazuy, la réalisatrice de Saint-Cyr.
Regarder en face la bestialité de l’homme, ou la sienne, plus ou moins refoulée, demeure une expérience salutaire à laquelle chacun n’est hélas pas toujours prêt. À Locarno, en août dernier, un quart de la salle d’une projection de Bowling Saturne s’est vidée après une scène d’une violence frontale difficilement soutenable et pourtant essentielle dans le récit et le propos du film. Une étreinte primale filmée dans sa troublante complexité, sa vérité crue, sans fausse pudeur, qu’on se gardera de décrire pour préserver la surprise, le choc. Les films de tueurs en série échappent souvent au réalisme en décrivant des psychopathes trop tordus pour inviter à l’identification. Le meurtrier de Bowling Saturne, qui naît littéralement devant nos yeux, est d’autant plus perturbant qu’il nous est familier.
Comme souvent chez la réalisatrice de Peaux de vache, fulgurant premier film sorti en 1989, déjà une histoire de fratrie minée par un inavouable secret, les héros sont des archétypes mus par des forces qui les dépassent. À la mort de leur père, Guillaume, un flic apprécié par sa hiérarchie, confie à Armand, son demi-frère, bloc de frustration qui n’a jamais accepté d’être relégué au rang de « bâtard », la gestion du bowling sur lequel régnait le féroce pater familias. Lequel avait élevé ses deux fils dans l’iniquité la plus totale.
Certains reprocheront à Patricia Mazuy de ne pas y aller avec le dos de la cuillère : son film déborde de signes, de mythes et de symboles d’une finesse toute relative. Le mâle alpha qu’était le père, chasseur de gros gibier et amateur de safaris privés aux confins de l’abjection et de la légalité, manquerait-il de subtilité dans sa représentation ? Ce fantôme rebute mais il existe bien, et il est effrayant. Il a désormais les traits du fils honni, celui-là même qu’avait dévoré le titan Cronos – équivalent de Saturne dans la mythologie grecque. Le bowling rouge sang est son antre, le souterrain où il choisit ses prochaines victimes avant de les emporter dans l’appartement de fonction au dernier étage du même immeuble, son aire, où il les sacrifie.
Même si elle repose sur des motifs manichéens (les codes du polar le sont parfois) et un substrat antique propice aux raccourcis esthétiques, la mise en scène déploie une force impressionnante dans son utilisation de la topographie de la ville de Caen, rarement filmée au cinéma. Totalement habités par leurs personnages aux costumes semblant taillés dans le marbre, le toujours irréprochable Arieh Worthalter et le débutant Achille Reggiani (par ailleurs fils de la réalisatrice) composent au finale un portrait plus nuancé qu’il n’y paraît de l’homme du XXIe siècle, éternellement aux prises avec ce duo démoniaque, Éros et Thanatos, dont une vie ne suffit pas à apprendre le dosage adéquat.
TÉLÉRAMA • Critique par Jérémie Couston • Publié le 25/10/2022.