Art
Thomas le vaillant plans to do
• de Yasmina Reza • Mise en scène de François Morel • avec François Morel, Olivier Broche et Olivier Saladin. Triomphe dès sa création en 1994, « Art » — les guillemets ont leur importance —, de Yasmina Reza, a emporté au fil des ans l’adhésion du public autant qu’elle a agacé par sa critique de l’art contemporain. Grâce aux Deschiens, la pièce trouve ici une nouvelle teinte, jouissive. Amis dans la vie, François Morel, qui signe aussi la mise en scène, Olivier Broche et Olivier Saladin (ex-membres de la troupe emmenée par Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff sur Canal+ dans les années 1990) lui donnent esprit et candeur. Et font ressortir moins le pamphlet contre toute nouvelle forme d’art qu’une réflexion sur l’amitié. En hommes vieillissants et parfois misérables, les trois acteurs touchent, émeuvent. Il y a toujours cet intérieur bourgeois dépouillé, signé Édouard Laug, scénographe de la toute première version. Y trônent un canapé et le fameux monochrome blanc que rayent à peine quelques fines diagonales grisâtres. Marc, Serge et Yvan, respectivement ingénieur, dermatologue et employé dans une papeterie, se connaissent depuis trente ans — quinze ans dans le texte d’origine. Ce qui ne les empêche pas de se déchirer cruellement autour de ce tableau qualifié de « merde » par Marc. Lequel ne comprend pas cet achat par son ami Serge, qui semble flotter dans son pull trop grand, s’emporte contre lui et bientôt contre Yvan. « Art » n’est pas sans rappeler Pour un oui ou pour un non, de Nathalie Sarraute (1900-1999), qui y faisait aussi naître une dispute à partir d’une simple remarque. À quoi tiennent nos amitiés ? « Art » ne donne pas de réponse. Mais questionne avec une psychologie simple et percutante nos attachements aux autres et à nous-mêmes. TÉLÉRAMA • Par kilian ORAIN • Publié le 01 septembre 2025. ◻️◻️◻️◻️◻️◻️◻️◻️◻️◻️◻️◻️◻️◻️◻️◻️◻️ Il aime dire et jouer. Au théâtre, à la radio ou à la télé. À 66 ans, François Morel brasse les mots, les siens ou ceux des autres, avec une dextérité, une sensibilité qui sublime et surprend toujours autant. Lui qui a débuté le théâtre il y a plus de trente ans, dans la troupe des Deschiens, vaillamment menée par Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff. Il y a notamment rencontré Olivier Broche et Olivier Saladin. Deux amis dans la vie et sur scène, avec qui il monte et joue “Art”, la mythique pièce écrite par Yasmina Reza, en 1994. Trois amis s’y retrouvent autour d’une toile blanche, une œuvre d’art contemporain achetée par l’un d’entre eux qui clive et déclenche de vifs échanges… François Morel y voit avant tout une pièce sur l’amitié qui accompagne si intensément nos existences. ◻️Pourquoi monter Art, de Yasmina Reza ? Tout a démarré à Bruxelles, lors d’une discussion avec mon ami Alain Leempoel, comédien et metteur en scène, qui a beaucoup joué cette pièce. En évoquant les trois personnages, Marc, Serge, et Yvan, j’ai pensé que je pouvais tous les incarner. Que je pouvais être celui qui déteste l’art contemporain, celui qui défend l’art contemporain et celui qui est dépassé par la question parce qu’il a trop de problèmes personnels. Puis, je me suis rendu compte qu’en fait, j’avais au moins deux ou trois copains qui pouvaient jouer ces personnages. ◻️Vos anciens camarades des Deschiens ? Tout à fait ! Olivier Saladin et Olivier Broche, deux amis de trente ans. Nous avons grandi ensemble. Nos rapports sont francs et simples. Je suis certes le metteur en scène, mais le spectacle s’est construit avec tous. Chacun a proposé des idées. Dans la pièce, les trois personnages sont amis depuis quinze ans. Je trouvais intéressant de mettre en scène ce spectacle avec des personnes qui sont elles-mêmes des amis dans la vie. Je voulais que cet état soit visible sur scène. ◻️Pourquoi ? Le discours sur l’art contemporain n’est pas tant ce qui m’importe que celui sur l’amitié. À cause du tableau monochrome blanc acheté par Serge, le personnage que joue Olivier Broche, les trois se disputent, font vaciller une vieille et apparemment solide amitié. Je trouve que ce sujet n’a jamais été aussi présent que dans cette mise en scène-là. Il renvoie chacun à ses propres relations, au temps qui passe. Qu’est-ce qui fait au final qu’on est ami avec quelqu’un ? ◻️Alors ? C’est mystérieux, inexplicable. La pièce le montre bien : ces trois copains se disent des choses si difficiles, violentes… Et demeure malgré tout une affection entre eux, qui émeut les spectateurs. ◻️Quand avez-vous découvert la pièce ? Il y a longtemps, à la télévision. J’ai le souvenir d’un discours brillant, porté par de grands acteurs. Nous, nous ne sommes pas de grands acteurs mais cultivons une proximité avec le public. Nous lui ressemblons. Je me suis d’ailleurs demandé pourquoi je me suis distribué le rôle du type qui déteste l’art contemporain, moi qui suis l’exact opposé. Je crois d’ailleurs être celui parmi nous trois qui est le plus éloigné de son personnage. C’était un défi. Et finalement, je l’adore. Il est blessé. Pas seulement dur dans ses paroles, mais aussi dépassé par sa propre rage. Je me suis interdit de revoir la mise en scène de Patrice Kerbrat. Mais, j’ai tout de même pris le même décorateur et le même directeur lumière… ◻️Que retenez-vous de votre passage chez les Deschiens ? La précision du rythme, l’intelligence du jeu, la musicalité des répliques. Ne pas tout souligner, laisser libre cours à son imaginaire. Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff m’ont beaucoup appris. Aujourd’hui je recherche avant tout le plaisir du jeu, de l’émotion. “Art” est d’ailleurs une pièce formidablement composée. Nous l’avons déjà jouée quatre-vingt-trois fois. Toujours avec sérieux. C’est un bonheur de théâtre. ◻️Pourquoi le théâtre ? Après ma licence de lettres à Caen, j’ai intégré l’école de la rue Blanche [École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (Ensatt), délocalisée à Lyon en 1998, ndlr]. J’étais plus âgé que mes camarades mais ça ne m’a pas refroidi, j’ai poursuivi. Le théâtre s’est en quelque sorte imposé à moi, qui avais beaucoup d’incompétences dans les autres domaines. Il me faisait vivre plus intensément, j’adorais ça. Je ne sais pas pourquoi. Depuis que je suis adolescent, j’aime me montrer sur scène. TÉLÉRAMA • Par kilian ORAIN • Publié le 27 août 2025.