J'ai beaucoup aimé. On suit l'histoire vraie (et totalement sourcée) de l'ambassadeur américain dans l'Allemagne Nazi en 1933 et de sa fille qui enchaîne les aventures avec des mecs différents du tout Berlin de l'époque.
C'est intéressant de découvrir ce basculement de l'Allemagne dans les yeux de ces personnes. Ce qui m'a frappé c'est les liens entre le populisme d'aujourd'hui et le nazisme des débuts. C'est un peu le même style, le même chaos et la même rhétorique. C'est aussi assez fascinant de voir la naïveté des américains et des autres européens sur la réalité du régime nazi (ça va pas durer, ils sont incompétent c'est une passade, l'important c'est que l'Allemagne paye ses dettes, "oui bon les juifs.."). Je trouve qu'il y avait pas du tout la vision de la guerre mondiale qui arrivait et de la réalité du nazisme. En termes romanesques c'est aussi intéressant de voir l'évolution des deux personnages qui a force de rencontre et d'expérience institutionnelle ou humaine vont faire évoluer leurs regards.
On a l'impression d'avoir déjà vu beaucoup sur la seconde guerre mondiale mais je trouve qu'au fond on connaît pas si bien les premières années 1933/34. Et c'est peut être celle qui ressemble le plus à la période actuelle...
Avis du club:
Nous discutons ensuite du livre "Dans le jardin de la bête", présenté par François. Rien de tel pour tracer mille liens entre une époque troublée et la nôtre, avec leurs limites également. Des discussions se dégagent quelques images.
Les lunettes floues: l'ambassadeur américain dans le Berlin de 1933 semble d'abord bien naïf. Parvenu à cette mission par un jeu de désistements, il est bientôt moqué par ses hôtes, les officiels du nouveau pouvoir nazi. Le voici qui, rendant compte à Washington, se lance dans un combat contre les diplomates de carrière dispendieux, et s'aliène sa hiérarchie. Verra-t-on un cruel portrait de potentat ridicule? Et sa fille Martha ne s'aveugle-t-elle pas dans une admiration sans retenue de la "nouvelle Allemagne"? Bien vite, et bien plus que les chancelleries, lui ajustera sa focale dès la nuit des longs couteaux. L'ambassadeur Dodd restera fidèle à la mission assignée par Roosevelt, porter sur place les valeurs libérales de l'Amérique, et ne cessera d'alerter les Etats-Unis et le monde contre le faux pacifisme hitlérien. Ce n'est qu'une question de temps, la guerre sourd, alertera-t-il, en vain. Quant à Martha, elle ouvrira les yeux sur la réalité du régime nazi, tout en frayant avec ses dignitaires, et en s'amourachant d'autres diplomates et représentant d'un monde qui se côtoyait en réalité en permanance. Belle illustration d'une époque où les engagements sont indécis, changeants, et dont les contemporains sont incapables de deviner la marche vers l'abîme.
Le miroir grossissant: le livre interpelle chacun: qu'aurions-nous fait à la place de l'ambassadeur Dodd? Est-il utile pour un diplomate de rompre tout contact avec la puissance invitante? Ses homologues britannique ou français lui reprocheront son attitude trop radicale une fois son dégoût des nazis consommé. Inversement, quel peut bien être le mérite de la diplomatie s'il s'agit sans cesse de légitimer le pire, accepter les assassinats sommaires, entretenir la légitimité d'un pouvoir brutal, sans aucune réalisation notable? La communauté internationale et son inaction munichoise est représentée sans fard. Le pouvoir américain veut surtout s'assurer du paiement par l'Allemagne de ses réparations. Les dirigeants nazis peuvent dormir tranquilles. Par ailleurs, les parallèles avec ces dernières semaines, par exemple sur l’obsession de l’administration américaine pour imposer son langage, s’imposent à tous. Avec une question malaisante - ne sommes-nous pas nous-mêmes impuissants et ne voulons-nous pas voir ce qui advient? Les pires idées sont colportées et gagnent un accès au débat public.
La loupe du journaliste historien: la richesse des recherches historiques, annotées dans le livre, a pu rebuter certains lecteurs. Quelle est la part de la fiction quand l'auteur s'appuie sur un tel corpus de correspondances, journaux intimes et autres câbles diplomatiques? Le personnage du fils de l'ambassadeur, Billy, est par exemple peu représenté, sans doute car sa correspondance était plus limitée. Pour autant, ce choix du regard d'expatriés américains dans une Allemagne suspendue dans l'angoisse et la descente aux enfers offre un angle saisissant, tout comme la capacité du journaliste à rendre la grande histoire par les destinées individuelles. Dans cette démarche, la liberté de Martha nous permet de naviguer entre les multiples points de vue, entre sa rencontre d'un auteur qui accepte la censure et celles des hommes qui se débattent dans un Berlin lancé vers les ténèbres.