L’Affaire Charles Dexter Ward est le plus long récit de H. P. Lovecraft. L’auteur y relate la vie du jeune Charles Dexter Ward, passionné d’histoire et d’archéologie dans la ville de Providence. Sa curiosité va pourtant le mener vers les sciences occultes et les secrets les plus terrifiants, lorsqu’il découvre l’existence de son ancêtre Joseph Curwen, un sorcier à la longévité prodigieuse. À travers le regard du médecin de famille de Charles, Lovecraft dépeint peu à peu la transformation du jeune homme en une figure méconnaissable et dangereuse, happée par des forces qui le dépassent.
Sans se voiler la face, il faut le reconnaître : malgré le génie de Lovecraft, ses récits suivent une trame assez récurrente. On y retrouve souvent le même protagoniste — un homme cultivé, rationnel, qui se voit peu à peu dépassé par des phénomènes occultes — plongé dans un monde d’odeurs nauséabondes, d’écritures étranges et d’architectures impossibles. Une recette qui semble invariable, presque mécanique. De quoi, à première vue, reprocher à l’auteur une certaine monotonie. Alors pourquoi, malgré tout, accorder tant de crédit à celui qui répète toujours la même formule ?
Tout simplement parce que cette formule fonctionne à merveille. Même en connaissant les rouages du récit, l’effet Lovecraft opère : la peur s’insinue, diffuse, irrationnelle. L’Affaire Charles Dexter Ward ne déroge pas à la règle : on a beau deviner très tôt le mystère qui se trame, on se surprend tout de même à lever les yeux du livre, persuadé d’être observé.
La structure du roman, avec sa mise en abyme initiale où le narrateur reconstitue des événements passés à partir de témoignages et de documents, confère au récit une dimension presque réaliste. Ce procédé renforce l’angoisse, comme si tout cela avait réellement existé. La célèbre scène dans la crypte illustre parfaitement ce talent : Lovecraft y orchestre une tension qui atteint son paroxysme, tout en maintenant cette atmosphère de mystère brumeux propre à son univers.
Ce qui rend le texte fascinant, c’est moins l’originalité du scénario que l’aura qui l’enveloppe. L’Affaire Charles Dexter Ward semble baigner dans une cohérence diffuse avec le reste de l’œuvre lovecraftienne : une atmosphère poisseuse, une peur cosmique, une impression d’insignifiance de l’homme face à des forces anciennes et indicibles. Ce parfum d’horreur métaphysique, à la fois écœurant et envoûtant, donne envie de replonger dans cet univers de ténèbres et de macabres promesses.
Lovecraft brille par son sens du détail. Chaque lieu, chaque scène est décrite avec une précision telle qu’on s’y croirait, tout en laissant au lecteur assez de marge pour laisser libre cours à son imagination. C’est cette capacité d’évocation qui fait de lui un maître du genre : il suggère plus qu’il ne montre, et c’est dans cet interstice que naît la terreur. Jusqu’au dénouement, la tension reste palpable, et la frontière entre raison et folie se fait de plus en plus fragile. Car, après tout, certains secrets sont trop lourds pour l’esprit humain.
Au final, malgré les critiques qu’on peut adresser à Lovecraft — notamment son style parfois très chargé, avec ses phrases longues et son vocabulaire un peu vieilli — il reste indéniable que L’Affaire Charles Dexter Ward provoque ce petit frisson unique, cette impression d’être épié par quelque chose d’invisible. Et c’est bien là la preuve que Lovecraft mérite pleinement sa place au panthéon des maîtres de l’épouvante.