J'ai beau croire toucher le fond de la bêtise humaine, je m'aperçois que je ne fais que graviter à sa périphérie..
Sortir pour aller où ? La rue ne m'attire pas. Que vais-je y trouver de plus qu'hier?
Certainement, beaucoup moins.
—Il faut toujours regarder la mer. C'est un miroir qui ne sait pas nous mentir. C'est aussi comme ça que J'ai appris à ne plus regarder derrière moi.
Non, mais sur quelle planète vis-tu, monsieur?
Nous sommes dans un monde qui s'entre-déchire tous les jours que Dieu fait. On passe nos soirées à ramasser nos morts et nos matinées à les enterrer. Notre patrie est violée à tort et à travers, nos enfants ne se souviennent plus de ce qu'école veut dire, nos filles ne rêvent plus depuis que leurs princes charmants leur préfèrent l'Intifida, nos villes croulent sous les engins chenillés et nos saints patrons ne savent où donner de la tête; et toi, simplement parce que tu es bien au chaud dans ta cage dorée, tu refuses de voir notre enfer.
Je suis venu au monde nu, je le quitterai nu; ce que je possède ne m'appartient pas. Pas plus que la vie des autres.
Tout le malheur des hommes vient de ce malentendu : ce que Dieu te prête, tu dois savoir le rendre. Aucune chose, sur terre, ne t'appartient vraiment. Ni la patrie dont tu parles ni la tombe qui te fera poussière parmi la poussière.
Je ne voyais que les joies qu'elle me prodiguait et ne soupçonnais aucune de ses peines, aucune de ses faiblesses... Je ne la vivais pas vraiment, non - autrement je l'aurais moins idéalisée, moins iso-lée. Maintenant que j'y pense, comment aurais-je pu la vivre puisque je n'arrêtais pas de la rêver?
J'ai soudain peur d'un tête-à-tête avec moi-même. Je n'ai plus confiance en l'homme qui n'a rien vu venir de son malheur.
Monsieur le docteur nous en veut. Sa femme est morte à cause de nous. Elle était si bien dans sa cage dorée, n'est-ce pas ? Elle mangeait bien, dormait bien, s'amusait bien. Elle ne manquait de rien. Et voila qu'une bande de tarés la détourne de son bonheur pour l'envoyer - comment tu disais déjà ? - au charbon.
Monsieur le docteur vit à proximité d'une guerre, sauf qu'il ne veut pas en entendre parler. Il pense que sa femme, non plus, ne doit pas s'en préoccuper... En bien, il a tort, monsieur le docteur.
Le bonheur que tu lui proposais avait une odeur de décomposition. Il la répugnait, tu saisis ? Elle n'en voulait pas. Elle n'en pouvait plus de se dorer au soleil pendant que son peuple croupissait sous le joug sioniste. Est-ce qu'il te faut un tableau pour comprendre ou est-ce que c'est toi qui refuses de regarder la réalité en face ?
Ce dernier s'était relevé et n'avait pas arrêté de traiter grand-père de tous les noms d'oiseaux. Je m'attendais à voir le patriarche entrer à son tour dans une fureur homérique, comme celle qui faisait trembler les récalcitrants de la tribu, et quel a été mon chagrin en m'apercevant que mon centaure à moi, l'être que je révérais au point de le confondre avec une divinité se contentait de se confondre en excuses et de ramasser son keffich que l'autre lui arrachait des mains et jetait par terre. J'étais tellement triste que ma carie avait cessé de me faire souffrir. J'avais sept ou huit ans. Je ne voulais pas croire que grand-père puisse accepter qu'on l'humilie de cette façon. Indigné et impuissant, chaque cri du muletier me rabaissait d'un cran. Je ne pouvais que regarder mon idole dépérir comme un capitaine regarde couler son navire...
J'ignore si j'ai réussi, docteur, mais j'ai voulu que tu vives dans ta chair et ton esprit la haine qui nous ronge. J'ai demandé un rapport détaillé sur toi. On dit que tu es un homme bien, un éminent humaniste et que tu n'as aucune raison de vouloir du mal aux gens.
C'était donc difficile pour moi de me faire comprendre sans te soustraire à ton rang social et te traîner dans la boue. Maintenant que tu as touché du bout de tes doigts les saloperies que ta réussite professionnelle t'épar-gnait, j'ai une chance de me faire comprendre. L'existence m'a appris qu'on peut vivre d'amour et d'eau fraîche, de miettes et de promesses, mais qu'on ne survit jamais tout à fait aux affronts. Et je n'ai connu que ca depuis que je suis venu au monde. Tous les matins.
Tous les soirs. Je n'ai vu que ça, toute ma vie.
Tu as passé comment ces six jours, dans ce sous-sol puant? fait-il en se relevant, les mains sur les hanches. J'ose espérer que tu as appris à haïr. Sinon, cette expérience n'aura servi à rien. Je t'ai enfermé là-dedans pour que tu goûtes à la haine, et à l'envie de l'exercer. Je ne t'ai pas humilié pour la forme. Je n'aime pas humilier. Je l'ai été, et je sais ce que c'est.
Tous les drames sont possibles lorsqu'un amour-propre est bafoué. Surtout quand on s'aperçoit qu'on n'a pas les moyens de sa dignité, qu'on est impuissant. Je crois que la meilleure école de la haine se situe à cet endroit précis. On apprend véritablement à hair à partir de l'instant où l'on prend conscience de son impuissance.
C'est un moment tragique; le plus atroce et le plus abominable de tous.
Elle voulait mériter de vivre, ammou, mériter son reflet dans le miroir, mériter de rire aux éclats, pas seulement profiter de ses chances.
Mais comment accepter d'être aveugle pour être heureux, comment tourner le dos à soi-même sans faire face à sa propre négation ? On ne peut pas arroser d'une main la fleur qu'on cueille de l'autre; on ne rend pas sa grâce à la rose que l'on met dans un bocal, on la dénature ; on croit en embellir son salon, en réalité, on ne fait que défigurer son jardin…
Une exaction de plus à la télé, un abus dans la rue, une insulte perdue ; un rien déclenche l'irréparable lorsque la haine est en soi...
Plusieurs équipes de télévision sillonnent les décombres en quête d'une horreur à rentabiliser.