« Un fantôme, dit-il, qui le même soir, enlève une chanteuse et vole vingt mille francs, est un fantôme bien occupé ! »
Messieurs Moncharmin et Richard, vous voilà à la tête du plus prestigieux des théâtres : l’Opéra Garnier. Ne riez ni du cahier des charges qui exige que la loge n°5 demeure réservée au fantôme de l’Opéra, ni de cette étrange histoire d’enveloppe que vous devez remplir de billets (un racket, si l’on préfère). Si vous refusez d’y croire, il faudra assumer les conséquences : un lustre qui s’écrase sur des spectateurs n’a rien d’un malheureux accident. C’est une vengeance annoncée…
Un décor réel qui devient une légende
Leroux nous transporte dans le Paris des années 1880 — 1881 précisément — sous la IIIᵉ République, au cœur d’un quasi huis clos : l’Opéra Garnier, inauguré seulement six ans plus tôt (1862-1875). Ce décor monumental, véritable œuvre d’art totale, était si somptueux qu’il éclipsait les spectacles qui s’y jouaient.
On venait autant — sinon plus — pour admirer le bâtiment que pour écouter la musique.
Ancien journaliste, Leroux excelle dans la restitution minutieuse de la vie interne de l’Opéra :
— les divas capricieuses,
— les machinistes,
— les ouvreuses,
— les « fermeurs de portes » (oui, c’était un métier),
— la haute société qui venait « observer » les danseuses durant les entractes,
— et les dessous, lieux obscurs, humides et inquiétants propices à l'évocation d'un mystérieux et dangereux fantôme.
À cela s’ajoutent les éléments réels dont il s’est inspiré :
– des incendies fréquents dans les théâtres,
– une danseuse morte brûlée,
– un fiancé défiguré par les flammes,
– des rumeurs de souterrains hantés.
Surtout sue Leroux ancre son fantastique dans la réalité : il reprend l’idée des catacombes parisiennes et la fameuse cuve d’eau — construite par Garnier pour stabiliser l’édifice sur la nappe phréatique — qu’il transforme en véritable lac, demeure du fantôme.
Un lieu flamboyant, magnifique… et dangereux
L’Opéra apparaît comme un personnage à part entière. Il se révèle riche et contrasté. Flamboyant et sombre, éclatant et mystérieux, l'Opéra menace autant qu'il protège selon l'usage qu'il en est fait par ses habitants. Et je ne pense pas seulement à Christine, mais aussi aux petits employés, comme Mame Giry ou les machinistes qui y vivent.
Un roman-enquête, entre réalité, tragédie et comédie
Le récit prend la forme d’une enquête documentée : introduction, notes en bas de page, témoignages… Tout est fait pour convaincre le lecteur qu’il lit une histoire vraie.
Le roman mêle :
– enquête policière,
– romance maudite,
– fantastique,
– satire sociale,
– et références lyriques.
L’œuvre se divise en deux grandes parties :
1. La partie comique : la vie de l’Opéra sous la terreur du fantôme
Cette première section, environ une centaines de pages, très drôle, montre comment F. De l’O. terrorise le bâtiment entier.
Les directeurs — pauvres victimes — en font les frais, de même que Carlotta tournée en ridicule.
« Louer la loge du fantôme de l’opéra ! Eh bien, messieurs, essayez ! »
2. La partie tragique : Raoul, Christine et l’origine du Fantôme
La seconde partie suit Raoul et nous révèle peu à peu la vérité sur F.
F, le fantôme de l’opéra, n’est pas de la famille de ceux qui porte des draps blancs. Non ce fantôme fait partie des riches fantômes. Et il peut avec la rente qu’il s’est fait accordé. Un fantôme diabolique et invisible, sauf pour celle qu’il l’aime. Il se révèle ainsi un homme vivant, génial, monstrueux et tragique.
Et on se rend ainsi compte que le Fantôme de l'Opéra est une tragédie dans tous les sens du terme. Tout ce qu’il voulait, c’était l’amour. Mais lorsqu’il le trouve enfin, il l’étouffe, le détruit presque, incapable de compromis. Sa tragédie est aussi celle de ceux qui l’aiment ou qu’il aime.
Son amour, Christine... parlons-en. Douce et innocente, elle devient l’objet du désir du Fantôme. Enlevée, isolée, fascinée par la Voix qui la guide, elle développe un attachement ambigu, une forme de syndrome de Stockholm.
Leroux la fait chanter plusieurs fois Faust, et notamment le rôle de Marguerite. Le parallèle est clair : Christine, comme Marguerite, est une héroïne capturée entre innocence et damnation.
« Qui n’a pas entendu Christine chanter le trio final de Faust ne connaît pas Faust. »
Raoul, lui, ne comprend pas pourquoi Christine le repousse. Peu à peu, il découvre la vérité : la Voix qui enseigne à Christine ne supporte pas leur amour.
On retrouve ici une pure tragédie shakespearienne : un triangle amoureux où la passion mène à la destruction.
Leur histoire évoque clairement Roméo et Juliette.
Contrairement à ce que pourrait laisser croire la structure classique du roman d’aventures, Raoul n’est pas le véritable héros. Il subit davantage l’action qu’il ne la dirige. Même lorsqu’il « part sauver Christine », il avance à l’aveugle, suivant son guide miraculeux Le Persan, est manipulé par le Fantôme, est dépassé par les événements, et est sauvé par Christine elle-même.
En ce sens, Leroux inverse subtilement les rôles traditionnels : la demoiselle en détresse n’est pas si passive, et le chevalier n’est pas si vaillant. On pourrait même voir dans le roman une tonalité étonnamment féministe pour son époque, tant Christine apparaît comme la seule à véritablement comprendre, choisir, négocier, et finalement décider de sa propre destinée, alors qu’elle pensait le contraire pendant toute la durée du roman.
Christine elle-même évolue profondément au fil du roman. Présentée d’abord comme une jeune femme fragile, presque naïve, ballotée entre Raoul et le Fantôme, elle gagne peu à peu en force et en lucidité.
Elle passe ainsi du rôle classique de la demoiselle en détresse à celui d’une femme qui maîtrise sa destinée, qui comprend les mécanismes du piège dans lequel elle est prise, qui ose affronter Erik, parler, négocier, choisir.
Cette transformation fait d’elle le véritable cœur du récit, tandis que les hommes qui l’entourent – Raoul le romantique, Erik le génie brisé – semblent, eux, prisonniers de leurs passions.
Un roman tragi-comique aux changements de ton maîtrisés
Le génie de Leroux est de faire alterner comédie et tragédie, parfois au sein d’un même chapitre.
Chaque apparition de Raoul et Christine nous fait basculer dans le drame.
Chaque retour aux directeurs ou aux autres personnages nous ramène vers le burlesque.
Le chapitre de la salle maudite pendant Faust en est l’exemple parfait :
— comique en entrée,
— tragique au centre,
— comique à la chute.
La construction est volontaire, presque musicale. Dire que Le Fantôme de l’Opéra est construit « comme un opéra » n’est pas qu’une jolie formule : Leroux structure réellement son roman comme une œuvre lyrique en plusieurs actes, avec des variations de ton et des retours de thèmes, exactement comme dans une partition.
Le roman s’ouvre d’abord sur une « ouverture » comique et mystérieuse mettant en place les thèmes récurrents (la loge n°5, la Voix, les caprices du Fantôme). Puis vient la montée dramatique : humiliations, intrigues, jalousies et premiers enlèvements, comme un acte où la tension s’installe. La seconde moitié du roman bascule dans une tragédie lyrique : récit de Christine, triangle amoureux impossible, descente de Raoul dans les sous-sols, chambre des supplices, ultime confrontation. Enfin, la conclusion agit comme une coda mélancolique, une dernière note qui referme le drame.
Ainsi, Leroux alterne comique et tragique, motifs récurrents et scènes « aria » (grande scène émotive d’un personnage qui suspend l’action), crescendo et dénouement, donnant à son roman la structure même d’un opéra romantique
Et si quelqu’un doutait encore de l’existence du Fantôme, Leroux propose une preuve :
« Demandez à vous y promener en paix, sans cicérone stupide, entrez dans la loge n°5 et frappez sur l’énorme colonne qui sépare cette loge de l’avant-scène ; frappez avec votre canne ou avec votre poing et écoutez… jusqu’à hauteur de votre tête : la colonne sonne creux ! Et après cela, ne vous étonnez point qu’elle ait pu être habitée par la voix du fantôme (…). »
Au final, Le Fantôme de l’Opéra fait partie de ces œuvres que tout le monde connaît… mais que beaucoup oublient de lire.
Pourtant, c’est un roman absolument unique : drôle, tragique, documenté, inquiétant, profondément humain.
Alors plongez dans les souterrains de l’Opéra Garnier, et laissez-vous emporter par l’Ange de la Musique.
« Et c’est vrai que le fantôme y vient ?
Mais oui…
Il y vient donc quelqu’un ?
Mais non !… le fantôme y vient et il n’y a personne. »