« Chacun de nous peut se sentir méprisé quand l'Administration est impuissante ou trop puissante, trop compliquée, trop lente, trop intrusive ou trop distante. Nous sommes méprisés quand les humoristes nous blessent ou quand ils se censurent pour ne blesser personne. Évidemment, des partis politiques et des mouvements sociaux mobilisent ces sentiments de mépris. On dénonce le mépris des citoyens tout en méprisant ses adver-saires. Le mépris et les colères s'agglutinent dans la dénonciation des élites, « sachants », « intellos », « riches ». Politiquement, le mépris est plastique. Il peut être de droite ou de gauche: tout dépend de ses victimes, de ses auteurs et des partis qui le mobilisent. »
« Le sentiment de mépris s'insinue d'autant plus qu'il repose sur des mécanismes subtils. Il tient à distance sans insulter et sans haïr. Il s'installe sans être agressif. Comme il n'a pas à être justifié, il s'éprouve à travers un geste et un regard, voire sous la forme d'une courtoisie « trop polie pour être honnête ». La personne méprisée se sait méprisée tout en risquant toujours de se sentir « parano » et persécutée si elle le dit tout haut. Le mépris est plus actif que le dédain, qui se borne à ne pas voir. « Le dédain, c'est la gomme ; le mépris, c'est le crayon », dit joliment Christian Vigouroux . Le dédain ne vous voit même pas, le
mépris vous regarde ; mais il faut bien reconnaître que la nuance est des plus légères, puisque je suis méprisé quand on me voit trop ou mal, mais aussi quand je suis invisible.
Que l'on soit du côté du méprisé ou de celui du méprisant, souvent les deux à la fois, le mépris est un sentiment intime et inavouable. C'est une émotion qui ronge. »
« Le mépris est pire que la haine, parce qu'il ignore son objet, alors que la haine le reconnaît et lui accorde souvent plus de puissance qu'il n'en possède. Sa force est d'autant plus étrange que, dans les sociétés démocratiques, il est une atteinte au principe de l'égale dignité des personnes. En dépit des inégalités sociales, je ne devrais mépriser personne. « Je te condamne », dit le juge ; « je t'ordonne », dit le chef, « mais je ne te méprise pas »
« Le mépris se diffuse très au-delà des clivages opposant les classes sociales, les sexes et les identités culturelles, parce qu'il est moins un rapport social qu'une chaîne d'émotions. Chacun, à son tour, est à la fois méprisé et méprisant. Ceux qui subissent le mépris en méprisent d'autres, afin de se donner un peu de dignité.
Les responsables politiques nous méprisent, mais ils sont méprisés par les électeurs. Les diplômés méprisent les vaincus de la sélection scolaire, mais les enseignants sont méprisés par le ministère, les médias, les parents et les élèves. Les travailleurs peu qualifiés sont méprisés par les patrons et par les élites, mais il n'est pas rare qu'ils méprisent les étrangers et les plus pauvres qu'eux, accusés de les mépriser à leur tour en profitant du système. Les femmes et les minorités sexuelles et raciales sont méprisées par les hommes blancs, qui se sentent eux aussi méprisés, oubliant leurs divers privilèges. »
« Dans le meilleur des cas, les transclasses ont mauvaise conscience. Dans le pire des cas, ils sont de mauvaise foi. Sou-vent, les récits des transclasses se réclament de la sociologie, mais il est rare qu'ils se perçoivent comme les atomes d'une histoire collective dans laquelle ils n'ont guère joué de rôle. Au « j'étais là au bon moment et j'ai eu de la chance » des régularités sociolo-giques, ils opposent le « je me suis battu seul et j'ai été méprisé » des héros et des victimes. Ce type de récit de soi est devenu une manière assez banale de se raconter, dans une société où la plupart des individus ont peur de tomber, une société où les petits changements de position sociale sont devenus la règle, avec tous les mépris qui les accompagnent. »
« Avec le déclin des vocations et de l'imaginaire national, ce sont moins des classes et des communautés qui s'opposent, que des univers symboliques et des imaginaires menacés, voire déchus : d'un côté, les institutions de l'universalisme républicain ; de l'autre, le mythe d'une nation immuable. Dans les deux cas, si « construits » soient-ils, les univers symboliques ne sont pas la surface des choses ni le décor de la vie; ils sont au cœur de nos identités les plus profondes, les plus cachées et les moins conscientes, celles qui se révèlent à nous quand elles sont mena-cées, celles qui nous touchent alors qu'on les ignorait tant elles semblaient aller de soi. »
« L'emprise de ce mépris est telle qu'il constitue l'identité même des acteurs et celle du quartier. Construit comme un ghetto par les mécanismes de la ségrégation urbaine, le quartier il fonctionne comme tel. Enfermé dans sa réputation, il devient une « cage » où se forgent hiérarchies et réputations, où se constituent des réseaux d'entraide, des services rendus et des dépen-dances, des dettes et des créances. C'est un monde où, souvent, les garçons sont réduits à leur race, tandis que les filles le sont à leur sexe. Un monde juvénile où la réputation et les codes de l'honneur se mêlent aux « embrouilles ».
Pour le dire en un mot, le quartier ghettoïsé confirme le stigmate qui l'accable, notamment par les trafics et les conduites les plus violentes des garçons. Mais le quartier retourne le stigmate en forgeant une communauté, « imaginaire » comme le sont toutes les communautés. La ghettoïsation révèle des identités culturelles et religieuses vécues comme essentielles et dignes par les habitants, mais perçues comme dangereuses par les autres. Le peuplement du quartier fabrique des communautés de croyances et d'origines, et ces communautés sont en retour accusées de «,communautarisme ». Dangereuses et méprisées, elles n'accèdent pas comme telles à l'espace politique, et rien n'a remplacé le tissu politique et associatif des anciens quartiers populaires. »
« Avec le ressentiment, « ils » sont tous pourris, tous vendus, tous cyniques. Je sauve mon statut de victime quand il va de soi que les victimes ont toujours raison, tant qu'elles sont victimes et descendantes de victimes. Comme l'indignation, le ressentiment naît du mépris. Mais, alors que l'indignation ne tourne pas toujours à vide et peut déboucher vers l'action, le ressentiment jouit de sa propre rage. Il transforme l'impuissance en dignité. »