Le Monde
Avant de l’abandonner lorsqu’il avait 11 ans, la mère de Samuel, Faye, lui a raconté des légendes de Norvège qu’elle tenait de son propre père, immigré de ce pays aux Etats-Unis. L’une d’elles se concluait sur cette morale : « Les choses que tu aimes le plus sont celles qui un jour te feront le plus mal. »
Croisant les histoires de Samuel et de Faye (que le premier retrouve, vingt ans après sa disparition, devenue célèbre pour avoir jeté des pierres sur un homme politique ultraconservateur), Les Fantômes du vieux pays raconte ainsi la solitude de ces deux êtres convaincus que s’attacher revient à se condamner à la souffrance. Comme eux, tous les personnages du premier roman de Nathan Hill, du fana de jeux vidéo à l’étudiante plagiaire qui tente de faire licencier Samuel, son professeur, sont en proie à la déréliction.
Avec ce premier roman prodigieux, d’une ambition aussi ahurissante que son souffle, l’écrivain américain plonge alternativement le lecteur dans la jeunesse de Faye, au cœur des protestataires années 1960, dans l’enfance silencieuse de son fils, auprès d’un unique ami dont la sœur sera le grand amour de sa vie, et dans les années 2000, marquées par la contestation de la guerre en Irak comme par le mouvement Occupy Wall Street. Nathan Hill manie des registres narratifs divers, passe avec aisance de la satire au tragique et offre avec ce somptueux pavé l’une de ces si rares bulles de fiction où l’on voudrait pouvoir se lover pour toujours. L’un de ces romans rappelant que, grâce à la littérature, on n’est jamais seul au monde.