
Les femmes de Louxor
De Claire Huynen
2025
Résumé
Un voyage jusqu'à l'Égypte entre tourisme amoureux, non-dits et amitié féminine. Elles sont nombreuses, ces Européennes qui, lors d'un séjour en Égypte, décident de tout quitter, leur vie, leur pays, leurs amis, pour s'y installer complètement. Elles ont chacune une histoire particulière, une situation, un âge différent. Mais elles ont toutes en commun une rencontre avec un homme, souvent plus jeune, qui leur parle d'amour et leur laisse entrevoir un recommencement. Lorsque la narratrice rencontre Sayyed, elle a choisi Louxor pour faire une pause dans sa vie. Elle veut se retrouver, faire le point, laisser derrière elle son quotidien monotone pour la lumière d'Égypte. Commence alors une histoire qu'elle croit d'amour, même si elle n'est pas tout à fait dupe. Même si Sayyed est marié. Rien de tout cela ne l'empêche, elle aussi, de tout quitter pour vivre enfin autre chose. Mais très vite, les choses évoluent. Hamsa, la femme de Sayyed, devient peu à peu une alliée. Une étrange histoire se noue alors. Le couple devient trio. Les deux femmes s'apprivoisent, puis se lient, malgré leurs différences. Dans ce roman, à l'écriture parfaite, Claire Huynen nous entraîne dans l'exploration minutieuse du tourisme amoureux mais, surtout, restitue avec une grande justesse ce qui lie les femmes, et au-delà des détresses et des élans partagés, dessine une géométrie humaine inattendue.
Avis et Commentaires
2 avisC'est l'histoire d'une femme qui tombe amoureuse d'un Egyptien en vacances et qui décide de tout quitter pour se marier avec lui et au final il est polygame et installe une autre femme chez eux. Le sujet est intriguant, l'écriture plaisante et claire, la relation avec l'autre femme est complexe et nourrit donc bien l'intrigue. Mon problème est encore que j'ai du mal à m'attacher à l’héroïne et a vraiment la comprendre, voire même sa passivité, ses illusions, sa soumission m’agaçait beaucoup et m'a rappelé un peu la femme du Bel Obscur, ce qui a eu un effet négatif sur mon plaisir de lecture. Ici au moins les développements à la fin permet de donner une autre dimension qui permet de finir le livre avec une note un peu plus libératrice. Avis du club, le livre à eu le prix Rossel c'est pour ça qu'on l'a lu: Voici le compte rendu des discussions: 1. Un homme manipulateur et deux femmes qui s’émancipent — jusqu’où ? Les lecteurs du club ont salué la façon dont le livre dépeint deux formes d’émancipation très différentes selon le statut des femmes. La narratrice occidentale dispose de ressources intellectuelles et financières qui lui permettent de faire des choix renouvelés : elle part lorsqu’elle est giflée, elle refuse de se laisser enfermer. Son émancipation est réelle, mais aussi relative — elle cède de plus en plus à Sayyed, lucide sur les pièges tout en les acceptant, prête à beaucoup pour être aimée, jusqu’à mettre de l’eau dans son vin face à la polygamie. Elle atteint un point de non-retour qui ressemble autant à une fuite en avant qu’à un choix librement consenti. La deuxième épouse, elle, est frappée, engrossée, renvoyée chez lui par sa propre famille. Son émancipation passe paradoxalement par la mort du mari : elle peut alors envisager un nouveau départ, protéger sa fille de l’excision, reconstruire une vie. C’est elle qui, malgré toutes les pressions, finit par s’affranchir des contraintes locales — ce que les lecteurs du club ont trouvé l’un des points les plus forts du livre. L’autrice est habile : celle qui s’émancipe vraiment est la femme locale, contre toute attente. Quant à Sayyed, les lecteurs du club s’accordent à dire qu’il n’a rien de séduisant — ni la beauté ni la sympathie. Il est manipulateur, mais pas idiot : il fait sa part du contrat, a besoin de la narratrice pour son statut et son argent, et sait jusqu’où ne pas aller. La relation n’est pas une simple arnaque ; c’est un rapport d’intérêts mutuels, même asymétrique. 2. Un style tout en ellipses et sans jugement — qu’en est-il de la vie d’avant ? L’absence de rupture franche nuit-elle au récit ? L’écriture a fait l’unanimité : limpide, fluide, efficace, presque journalistique. Rien en trop. L’autrice a délibérément laissé des creux que le lecteur doit combler, des non-dits qui participent à la tension narrative. Certains membres ont apprécié ce parti pris ; d’autres auraient voulu voir la narratrice réagir davantage, notamment parce qu’elle ne se présente jamais comme victime — à rebours des récits féministes militants à angle clairement défini. Toutefois, le personnage principal a été jugé trop creux par une partie des lecteurs du club. On comprend pourquoi elle reste — elle le dit elle-même, elle veut vivre quelque chose d’extraordinaire, elle est à la fois totalement lucide et aveugle. Mais on ne comprend pas pourquoi elle s’est mise avec lui au départ : l’absence de détails sur sa vie en France, sur ce qu’elle fuyait ou cherchait, laisse un vide qui nuit à la plausibilité du personnage. Le livre suggère qu’elle aurait peut-être été plus malheureuse en France, qu’il lui manquait l’amour — mais cela reste trop implicite pour convaincre pleinement. La question de la mort de Sayyed a également divisé. Pour plusieurs membres, elle résout le sujet trop facilement, de façon presque factice. Elle permet à l’autrice de se débarrasser de son personnage masculin et d’ouvrir sur l’amitié entre les deux femmes — ce qu’on voyait venir. Si Sayyed n’était pas mort, une tout autre histoire aurait été possible, plus inconfortable peut-être, mais plus exigeante. Sa disparition brusque laisse le sentiment d’un dénouement commode, même si le livre est court et que la scène surprend. 3. Les stéréotypes de l’homme oriental et de l’Occidentale sont-ils déjoués ou plutôt présents ? C’est le débat qui a le plus animé la séance. Une partie des lecteurs du club a relevé que le livre reconduisait un certain nombre de stéréotypes : l’homme arabe violent, polygame, à la sexualité pulsionnelle ; la femme française romantique, éprise d’amour absolu, représentée jusque dans sa nudité. En ce sens, le livre pourrait être lu comme un récit orientaliste, fondé sur l’opposition entre une Occidentale libre et un Orient archaïque. D’autres membres ont nuancé ce jugement. Le livre ne porte pas de morale : Sayyed n’est pas condamné, la narratrice n’est pas présentée comme une victime. L’autrice pose factuellement une situation, sans jugement — ce qui a gêné certains, pas d’autres. Par ailleurs, le phénomène décrit n’est pas spécifiquement oriental : il pourrait se passer au Sénégal, à Madagascar, voire en France. Ce qui est en jeu, c’est moins la rencontre entre deux cultures que la rencontre entre l’argent, le statut et le désir — un rapport de pouvoir universel. La galerie de portraits collective à la fin du livre a été saluée pour sa dimension quasi sociologique, apportant une validation documentaire à l’ensemble. L’autrice a passé six mois sur place et observé ces situations de près. Reste que le cadre de Louxor, les descriptions de l’Égypte, la figure de Sayyed chargent le récit d’une couleur exotique dont il ne se défait pas entièrement. Les lecteurs du club se sont demandé si l’on pouvait vraiment déjouer les stéréotypes tout en les utilisant comme matière première — sans trancher définitivement. En somme, un livre qui se lit facilement et aspire le lecteur, avec une écriture très efficace. Il suscite le débat sans imposer de réponse. Du plaisir de lecture, mais sans fascination unanime — en partie à cause d’une narratrice dont on aurait voulu mieux connaître la vie d’avant, et d’un dénouement jugé trop commode. Un livre qui n’est pas militant, mais que l’on souhaiterait lu par le plus grand nombre.


