Nadja est un récit autobiographique d'André Breton publié en 1928, revu et corrigé par l'auteur en 1963. Avec le ton neutre du « procès-verbal », du document « pris sur le vif1 », Breton rend compte « sans aucune affabulation romanesque ni déguisement du réel2 » des événements quotidiens survenus durant 9 jours entre lui et une jeune femme rencontrée le 4 octobre 1926 à Paris, Léona Delcourt3, qui se surnommait elle-même « Nadja ». Breton joue ainsi avec les codes du genre autobiographique traditionnel, en construisant un récit de soi à partir de l’histoire d’un autre4.
Résumé
Nadja se compose de trois parties.
La première partie s'ouvre par la question « Qui suis-je5 ? » La méthode d'investigation de Breton ne consiste pas en une introspection ni une analyse psychologique, mais la relation d'anecdotes, d'impressions, en apparence insignifiantes, de « menus faits » dont le caractère commun est d'appartenir à la vie et non à la littérature. Il estime que ces faits en apprennent davantage sur les individus que de longs témoignages ou commentaires. Breton s'insurge contre l'illusion des romanciers qui croient pouvoir créer des personnages distincts d'eux-mêmes ou d'autres êtres du réel.
Le second temps de cette première partie consiste en une suite de séquences disparates situées entre 1916 et 1927 et rapportées sans ordre chronologique : la double rencontre avec Paul Éluard6, la visite de Lise Meyer au Bureau de recherches surréalistes7, la rencontre avec Fanny Beznos aux puces de saint-Ouen8, le compte rendu « admiratif » du drame Les Détraquées9 que Breton est allé voir « sur la foi que la pièce […] ne pouvait être mauvaise, tant la critique se montrait acharnée contre elle, allant jusqu'à réclamer l'interdiction10. », etc.
La deuxième partie est la relation de la rencontre de Breton et Nadja qui commence le 4 octobre 1926 et s'achève le 13. Par une fin d'après-midi « tout à fait désœuvré et très morne11 », André Breton aperçoit une jeune femme très pauvrement vêtue, allant en sens inverse, la tête haute contrairement à tous les passants, curieusement fardée, avec un sourire imperceptible, et des yeux tels qu'il n'en avait jamais vu. Il l'aborde, elle ne le repousse pas. Elle vit à Paris depuis qu'elle a quitté Lille il y a deux ou trois ans. Elle dit se prénommer Nadja « parce qu'en russe c'est le commencement du mot espérance, et parce que ce n'en est que le commencement12. » Au moment de se séparer, Breton lui demande qui elle est. « Je suis l'âme errante13 », répond-elle. Ils conviennent de se revoir le lendemain, Breton lui apportera quelques-uns de ses livres.
Dès la troisième rencontre, Nadja parle du pouvoir que Breton aurait sur elle, « de la faculté qu'il a de lui faire penser et faire ce qu'il veut, peut-être plus qu'il ne croit vouloir. » Elle le supplie de ne rien entreprendre contre elle14. Elle lui apprend, « avec tant de précautions13 », l'existence de sa fille15. Elle lui raconte également son arrestation à Paris après avoir transporté de la drogue depuis La Haye. Elle a été relâchée le jour même grâce à l'intervention d'un juge ou d'un avocat, nommé G…. dont elle reçoit, depuis, des lettres « éplorées, déclamatoires, ridicules, pleines de supplications et de poèmes stupides démarqués de Musset16. » Breton est mécontent de lui : il n'aime pas Nadja, pourtant il s'ennuie quand il ne la voit pas17.
Tout au long de leur pérégrination rôdent autour d'eux une succession de personnages des plus étranges dans leur tenue ou leur comportement : un ivrogne qui ne cesse de répéter les mêmes mots obscènes mêlés à des paroles incohérentes, un autre qui insiste pour qu'on l'amène dans une rue précise, « un vieux quémandeur comme je n'en ai jamais vu » qui vend des images relatives à l'histoire de France, un serveur de restaurant d'une extrême maladresse, comme fasciné et pris de vertige à cause de Nadja, et des hommes qui lui adressent des signes de connivence18.
Le soir du 10 octobre, Nadja prédit à Breton qu'il écrira un roman sur elle : « Je t'assure. Ne dis pas non. Prends garde : tout s'affaiblit, tout disparaît. De nous il faut que quelque chose reste19… »
Deux jours plus tard, Nadja donne à Breton un dessin, le premier qu'il voit : une étoile noire à cinq branches, un masque carré, ces deux éléments reliés par un trait en pointillés où se rencontrent un crochet et un cœur également en pointillé ; à droite, Nadja a dessiné une bourse et écrit, au-dessus, quatre mots : L'Attente, L'Envie, L'Amour, L'Argent.
Breton décide d'emmener Nadja hors de Paris. À la gare de Paris-Saint-Lazare, ils prennent un train pour Saint-Germain-en-Laye. Arrivés à une heure du matin, ils prennent une chambre à l'hôtel. Dans la réédition de 1963, la mention de l'hôtel est effacée, comme si Breton voulait « gommer l'accomplissement charnel20. » Cependant, plus loin, il confie avoir « vu ses yeux de fougère s'ouvrir le matin sur un monde où les battements d'ailes de l'espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur […]21 »
Quelques mois plus tard, Nadja sombre dans la folie. On l'interne à l'asile de Perray-Vaucluse, à Sainte-Geneviève-des-Bois.
Rejetant par avance les conclusions des uns qui pourraient voir cette « issue fatale » comme une conséquence trop prévisible, et les accusations des autres qui lui reprocheraient « une valeur terriblement déterminante » qu'il a apportée « aux idées déjà délirantes de Nadja », Breton remet en cause l'institution psychiatrique où l'on « fait les fous tout comme dans les maisons de correction on fait les bandits22. »
La troisième partie commence, « alors que Nadja, la personne de Nadja est si loin23… », par une réflexion de Breton sur l'intérêt que l'on peut porter à un livre une fois achevé. L'histoire de Nadja est terminée mais le récit se poursuit par la célébration de sa nouvelle passion amoureuse, Suzanne Muzard24. De la litanie des « Toi25 » au dramatique fait divers recopié d'un journal et élevé à la valeur symbolique26, elle est la femme qui « s'est substituée aux formes qui [lui] étaient les plus familières25… » et devant qui doit « prendre fin [une] succession d'énigmes27. » « Cette conclusion ne prend même son vrai sens et toute sa force qu'à travers toi28. » Sa définition de la beauté qui ferme le livre propose une réponse au « Qui suis-je29 ? » et au « Qui vive30 ? » : « La beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas26. »