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Je suis la mère. La femme vieillie prématuré-ment, le corps informe sous les voiles noirs, la bouche édentée de trop d'enfants, les cheveux toujours cachés, même derrière les portes closes.
Je suis une forme vague et fruste, j'ai des boitillements de vieillarde et je n'ai pas cinquante ans.
Ma vie s'est déroulée derrière des murs et des voiles, dans la soumission aux hommes et dans ce monde si particulier des femmes d'ici qui opère comme un miroir déformant sur les êtres et les choses.
Ma vie est derrière moi et je ne sais plus ce que j'ai vécu. J'ai glissé sur les joies et les peines en acceptant mon sort, j'ai épousé l'homme qu'on me destinait, j'ai eu des enfants, j'ai traversé des guerres. À chaque enfant, à chaque guerre, à chaque humiliation quotidienne de ce monde fait pour les hommes, je me suis voûtée un peu plus, je me suis tassée sous mes voiles noirs. Il y a bien longtemps que je ne ris plus.
Je suis vieille et le monde de mes enfants m'est étranger. J'ai consciencieusement appliqué à mes filles les règles qui m'avaient été imposées. J'ai bâti autour d'elles la même prison que pour moi. J'ai justifié mon monde en le reconduisant.
L'amour maternel ne me fait pas défaut mais il s'est terni sous les interdictions et les obliga-tions, sous les voiles et les frustrations. Ai-je été aimée dans ma vie d'adulte? Ai-je aimé le père de mes enfants ? J'ai écarté ces questions parce qu'elles ne servent à rien, parce que ma mère à moi m'a appris à ne pas les poser. Parce qu'elle a bâti autour de moi la même prison que pour elle.
Ai-je rêvé d'autre chose un jour? D'une autre vie, d'un autre possible ? Suis-je restée éveillée la nuit, au côté de mon époux plus âgé, à imaginer des frissons dans le ventre et des serments chuchotés avec un garçon sans visage ? Si j'ai un jour rêvé, je ne m' en souviens plus. Notre monde n'est pas fait pour les rêves.
Je suis la mère et je suis absente, confite en dévotion et en douleur obligatoire sur la tombe de mon mari, dans la vallée des morts. On va tuer ma fille. Amir attendra-t-il que je rentre ?
La route est longue par le car des pèlerins. Mon fils va tuer ma fille et je ne m'y opposerai pas.
M'y opposerai-je si je rentre à temps? J'ai depuis trop longtemps accepté les règles.
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Notre corps ni notre honneur ne nous appartiennent. Ils sont la propriété familiale. La propriété de nos pères et de nos frères.