Prix du livre étranger 2022
Ton absence n'est que ténèbres est un roman qui s'ouvre sur une église, un cimetière, une femme penchée sur une tombe, celle de sa mère. Un homme est là qui a perdu la mémoire. Elle lui sourit, lui offre ce regard familier et il se dit alors qu'ils se connaissent. N'y a-t-il pas un meilleur endroit pour tenter de retrouver une mémoire perdue ? Elle s'appelle Rúna et lui propose de retrouver sa soeur Sóley qui tient l'hôtel tout proche. Cette dernière en le voyant ouvre ses bras, le prend tout contre elle d'un élan épris d'affection. Il n'y a peut-être pas meilleure rencontre pour tenter de retrouver la mémoire perdue. Alors, l'homme décide de poser son bagage dans cette ancienne école devenue un hôtel, auprès de l'un des plus beaux fjords d'Islande et de faire semblant, comme s'il n'était pas amnésique... Nous sommes à l'été 2020.
" Souviens-toi de moi, et les démons s'éloigneront. Oublie-moi, et ils viendront me lacérer le ventre."
C'est alors un immense puzzle romanesque qui commence à s'accomplir, pièce par pièce, durant les cent-vingt ans qui nous mènent jusqu'à l'ultime page de ce très beau roman, d'une lecture exigeante, mais cependant illuminée d'une écriture très poétique, très envoûtante, parfois onirique de Jón Kalman Stefánsson.
Ce livre pose de nombreuses questions, dessine tant de chemins dans les paysages de l'Islande et d'autres paysages qui sont dans l'intérieur des âmes de ses habitants, la plupart sont aujourd'hui des défunts.
Tant de questions en effet ! Tiens, comme celle-ci par exemple : est-il parfois trop tard pour espérer être heureux ? Ou bien, celle-ci encore : pourquoi faut-il que la vie soit aussi compliquée ?
Si l'on pouvait savoir par avance où conduisent toutes ces routes, oserait-on les emprunter ?
Il y a même au bord de ce fjord un philosophe qui vient ici pour éviter de répondre aux questions que lui pose le monde.
Se pencher au-dessus de ce livre, c'est découvrir des personnages issus d'un peuple de paysans et de pêcheurs, humbles, aimant cette terre d'Islande, volcanique, battue par les tempêtes et les rêves de ces habitants. Chaque pièce du puzzle est un personnage. Il faut apprendre à les connaître, dire leurs prénoms imprononçables, entendre leurs voix, celles des vivants et des morts. Entre les vivants et les morts, il n'y a parfois qu'un passage étroit. Jón Kalman Stefánsson sait trouver les mots pour nous aider à nous frayer un chemin à cet endroit et c'est simplement beau, empli de grâce.
Ce livre est fait pour nous perdre.
C'est un territoire d'une beauté infinie, avec l'empreinte d'abyssales blessures tracées dans la glèbe, comme si les habitants d'ici finissaient par ressembler au paysage. Ou bien c'est peut-être l'inverse. Des paysages où règnent vie, beauté et malheur.
Se pencher au-dessus de ce livre, c'est aussi ouvrir la boîte de Pandore.
Ce sont des histoires traversées de lumières et de douleurs.
Des histoires d'amour, en pourrait-il être autrement ? Aimer, comme pour la première fois...
« Ne serait-ce pas là une définition de l'amour : quelqu'un, de bonheur ou de désespoir, ne peut détacher son regard d'une autre personne. »
Des histoires d'amour et de mort, de trahisons, de séparations, de renoncements, de dechirures. De renouveau.
Des blessures, des regrets traversent ici le corps des femmes criblé de désirs et de sanglots. Des femmes mariées perçoivent dans le coeur comme un effondrement.
« Elle se tient à la lisière de la lumière et des ténèbres. »
Les hommes d'ici ont parfois une mélancolie en eux. Ils sont taiseux mais pleurent aussi parfois, leurs yeux brûlés par les larmes.
Ici se frayer un chemin vers la lumière, c'est forcément emprunter un chemin parfois sombre.
Dans ce paysage chahuté comme un navire en pleine mer, à la force d'un amour répond toujours la douleur d'un désespoir.
A la fin du voyage, toutes les pièces du puzzle sont réunies…
Ce livre est un astéroïde incandescent qui traverse de part en part.
« Donne-moi les ténèbres et je saurai où trouver la lumière. »
Ce livre montre aussi que nos vies sont emplies de choses qui nous échappent.
Une très belle bande-son accompagne cette histoire, le pied de John Coltrane battant la mesure, Léonard Cohen, Tom Waits, David Bowie, Chet Baker se succèdent… Que du bon son !
« Seule la nuit peut transporter les mots entre les mondes. »
« Même en plein soleil nous abritons en nous des vallées de ténèbres. Est-ce le prix à payer pour être humain ? Peut-être ».
Ce livre exigeant se déguste, telle une tasse de café, breuvage qui aide les gens à survivre dans ce paysage âpre et rude, toujours très présent dans les livres de Jon Kalman Stefansson et qui se trouve une nouvelle fois honoré dans ce livre. Il se lit parfois à voix haute. Il faut prendre son temps pour cette plongée totale en terres islandaises et en réflexions existentielles. Stefansson a une manière de raconter singulière, complètement atypique, entre le conte écrit et la transmission orale, nous livrant l'histoire d'une saga familiale islandaise de façon surprenante, en nous perdant parfois du fait des détails, des longueurs, des prénoms islandais que nous finissons par mélanger, mais en nous remettant sur le chemin toujours, c'est un récit où passé et présent sont mêlés, où les morts sont parmi les vivants. C'est un livre qui fait émerger de nombreuses questions sans apporter nécessairement de réponses, car Jon Kalman Stefansson nous le dit tout au long du livre, parfois les questions sont la vie et les réponses la mort.
Se laisser emporter par ces phrases magnifiques, bercer par ces histoires incroyables, éblouir par ce paysage de contes vikings, ce livre ambitieux, original, lumineux a le don d'interrompre le court du temps. Un livre qui nous conduit des profondeurs de l'humus avec les lombrics jusque dans les ténèbres entre les étoiles où l'homme découvre la clé des grands secrets.
« Un sourire embellit la plupart des gens. Il illumine leur visage. Un sourire est une épice, un onguent, une joie, une porte qui s'ouvre ».