Alors, j’ai pris la seule décision qui vaille. Je me suis juré de partir d’ici. De quitter cet endroit maudit pour vivre libre dans un monde libre, dans un monde où aucun coup de feu ne m’empêcherait d’être avec qui je voulais être, là où je voulais. J’ai pris les livres de mon père et j’ai étudié, étudié, je me suis noyé dans ses livres. Le frère de ma mère, Hassan, m’a dit que, si j’avais un bon niveau, je pouvais obtenir une bourse d’études au Canada. Je me suis débrouillé pour ne pas avoir un bon niveau mais un niveau excellent. J’ai rempli des dossiers, présenté un concours par correspondance. J’ai espéré. Désespéré, aussi. Aujourd’hui, j’ai eu la réponse : je suis admis. J’en tremble. Je vais avoir le droit, pour quelques années, de vivre comme Paolo et Willy. Je vais devenir médecin. Ensuite, je reviendrai sur cette terre où je suis né. J’espère, j’espère tant que les choses auront changé, que nous aurons un État, que les sirènes des ambulances ne hurleront plus que pour les accidents de la route et les crises cardiaques. Mais, pour l’instant, je ne veux penser qu’à moi. Juste à moi. J’ai aimé te lire et t’écrire, Tal. Tu comprends peut-être aujourd’hui que, parfois, ça n’a pas été facile pour moi de le faire, et pas pour des raisons politiques. Tu es une fille bien. Généreuse. Et fragile. Bien sûr, on pourrait continuer à s’écrire, la Toile le permet, mais je veux effacer, pour un temps, ces dernières années de ma mémoire, et tu en fais partie. Je veux être neuf, là-bas, au Canada. Ne pas être rattaché à cette terre qui tremble jour et nuit, cette terre qui t’empêche de dormir, d’être égoïste. Un jour vous, nous, nous nous apercevrons qu’il n’y a pas de gagnant possible dans la violence, que c’est une guerre de perdants. Un gâchis. Mais je ne t’oublierai pas complètement, Tal. Un jour, tu m’as dit qu’il fallait tout répéter avec moi. C’était vrai. Alors, toi et moi, on va répéter le miracle de la bouteille. Je l’emporte avec moi. Et je te donne rendez-vous dans trois ans, le 13 septembre 2007, à midi, à Rome, devant la fontaine de Trévise. Paolo m’a longuement parlé de cet endroit, et ce sera en souvenir du film avec Audrey Hepburn que tu étais allée voir à la cinémathèque. J’aurai ta bouteille sous le bras. C’est très romantique, n’est-ce pas ? Mais l’idée me plaît, je suis même impatient de pouvoir être romantique. Dans trois ans, c’est une promesse. D’ici là, bonne route à toi, Naïm