
Traîné sur le bitume
De S. Craig Zahler
2019
Policier / Action
2h39
Synopsis
Les méthodes de deux policiers sont dénoncées et les deux hommes se retrouvent suspendus. Sans argent et sans autre solution, ils rejoignent le monde des gangsters, mais réalisent que ce qui les y attendait dépasse largement ce qu’ils pensaient y trouver.
Bande d'annonce
Avis et Commentaires
6 avisChoquant, radical, viscéral : Dragged Across Concrete annonce la couleur dès le titre. On est face à un polar hardcore, cynique et bestial, où la violence est exacerbée jusqu’à devenir une expérience physique pour le spectateur. Craig Zahler ne s’impose aucune limite sur ce terrain-là. La violence est détaillée, frontale, ultra gore, parfois difficile à soutenir. Mais ce qui rend le film vraiment singulier, c’est son rythme : lent, étiré à l’extrême. De longs dialogues, des plans fixes qui durent plusieurs minutes, des scènes qui prennent leur temps, jusqu’à une éruption de brutalité soudaine qui choquent d’autant plus qu’elle détonne avec le ton ambiant. Le style est radical et étonnamment inventif. On peut sentir des influences du cinéma de violence stylisée, Tarantino en tête, ou même certains réalisateurs britanniques à la Guy Ritchie, mais ici débarrassées du cool ou de l’ironie pour basculer vers quelque chose de beaucoup plus sombre, froid et sérieux. Techniquement, le film est solide, avec une belle photographie et une colorimétrie maîtrisée qui accentue cette atmosphère lourde et crépusculaire. Zahler propose aussi des idées de mise en scène assez brillantes, notamment cette séquence où l’on suit pendant près de dix minutes un nouveau personnage, une banquière, dont on découvre l’intimité, avant qu’elle ne soit exécutée brutalement. Une manière presque sadique de rappeler que le film cherche constamment à pousser le choc et le malaise plus loin. Malgré son sérieux glacial, il y a un certain décalage, presque absurde, incarné par les deux personnages intitulés “black gloves” : sortes de ninjas ultra professionnels, mystérieux, silencieux, mécaniques, d’une précision chirurgicale. Leur calme irréel et leur violence extrême les rendent à la fois fascinants et profondément dérangeants, comme des anges de la mort désincarnés. Côté personnages, le film est particulièrement riche. Le duo Mel Gibson / Vince Vaughn fonctionne très bien, crédible, avec une dynamique solide, tandis que Michael Jai White et Torry Kittles apportent une autre perspective tout aussi juste. Zahler prend le temps d’entrer dans l’intimité de chacun, de montrer leurs vies, leurs galères, leurs motivations. Tous sont ambivalents, attachants dans leurs intentions mais extrêmes dans leurs actes. Ce tiraillement constant entre principes et nécessité constitue l’un des aspects les plus fascinants de l’écriture. Tout n’est pas parfait pour autant. Certaines séquences, notamment les filatures en voiture, paraissent un peu lourdes et manquent de crédibilité pour des policiers expérimentés. Et le positionnement du film sur le racisme et le progressisme (à travers le duo de flics) reste ambigu : difficile de savoir si c’est maladroit ou volontairement provocateur pour renforcer le malaise général. Au-delà du polar, j’y vois surtout une lecture très noire d’un système capitaliste qui pousse les individus — flics, marginaux, laissés-pour-compte — à dépasser toujours davantage leurs limites morales et à se déshumaniser de plus en plus pour survivre. La symbolique du jeu vidéo des chasseurs dans la jungle, dernières secondes du film, résume bien cette vision. Un monde où le mérite, la morale ou les secondes chances n’existent plus et où il faut avancer froidement, empiler les cadavres et escalader coûte que coûte. Une vision ultra radicale, mise en scène avec une radicalité équivalente. Grosse gifle honnêtement. Je ne suis pas d’accord avec tout, mais c’est une œuvre qui remue vraiment et qui ne laisse pas indifférent. Ça me donne clairement envie d’explorer le reste de la filmographie de Zahler et d’être enthousiaste pour ses prochains projets.
















