Bien aimé même si pas totalement emballée tout le temps.
Quelques personnages ou scènes peu interessants: par ex avec le régisseur du bataclan lors du concert Jeff Buckley. Ou son amitié avec Yonasz et son père pas très crédibles. Son intérêt pour les textes de la torah ne colle pas avec son personnage.
Milieu de la danse de variété très bien documenté et on suit l’histoire avec intérêt.
Telerama : Garder la tête haute, sourire coûte que coûte. Fendre l’air gracieusement, même quand on est laminé intérieurement. Sous ses apparences faussement sauves, la danse est toujours souffrance. Les griffures que laissent les armatures des bustiers sur les aisselles, les grilles gravées par les résilles sur la peau des cuisses, les ecchymoses qui maculent les pieds. Ces corps meurtris sortis d’un tableau de Francis Bacon, réclamant leurs tartines d’arnica pour dormir, quand ce n’est pas un cocktail d’opioïdes, Lola Lafon les ausculte, les panse, les console…
Elle avait déjà offert un bel écrin de reconnaissance et de réparation à la gymnaste prodige Nadia Comaneci avec La Petite Communiste qui ne souriait jamais (2014). Cette fois, elle va plus loin encore, par la grâce d’une écriture impeccablement chorégraphiée, mêlant haute maîtrise et liberté vive, retenue et don de soi, comme si chaque mot était un geste décomposé, comme si chaque phrase dessinait un mouvement, tour à tour ascensionnel ou abandonné, en vrille ou immobile. Elle aurait pu s’en tenir à cet admirable ballet verbal, cela aurait suffi à faire de Chavirer le grand roman sur la danse qui manquait à la littérature. Mais ce livre a trop de souffle, trop de coffre pour s’arrêter là. Exemplaire de lucidité, de droiture et d’intransigeance, Lola Lafon est une autrice en prise avec le réel, une militante dont la douce marginalité se double d’un sens aigu de l’humain.
En grattant les façades, en massant les épidermes, en décrispant les visages de ses personnages, Lola Lafon accède à un puits sans fond, creusé par un processus d’érosion traumatique impitoyable. S’ouvre alors un second roman abyssal, qui fait caisse de résonance sous les pas du premier, et l’effet est assourdissant. Au fond du gouffre retentissent les cris étouffés de toutes les filles massacrées par les violences sexuelles depuis la nuit des temps patriarcaux. Son héroïne, Cléo, a 13 ans dans les années 1980 — comme Vanessa Springora (Le Consentement) lorsque le piège Matzneff se referma sur elle. Mais elle pourrait aussi être une adolescente d’aujourd’hui ou des années 1950. Peu importe l’époque, pour la victime, le temps s’arrête toujours à la date du crime.
Pour Cléo, c’est un mercredi, dans un appartement parisien du 16e arrondissement, siège d’une fondation fantôme où l’attend un sordide guet-apens. Prétendument repérée à son cours de modern jazz dans une MJC de banlieue, l’adolescente est prise en main au sens propre, et très salement, par un ogre à la langue caoutchouteuse et aux doigts d’insecte. Dire que cette collégienne constituait la proie idéale serait inverser odieusement les culpabilités. Mais Cléo n’a pas encore saisi ce que sa propre fille intégrera plus tard comme une évidence : une femme n’est jamais responsable des violences qu’elle subit. Alors elle se condamne en silence et au silence. Déni, amnésie, honte, somatisation, négation de soi : une série de briques brûlantes l’emmure peu à peu. Lola Lafon les attrape une par une, à pleines mains, pour l’en libérer. Elle déroule son texte en éclaireuse attentionnée, comme pour préparer le terrain de la prise de conscience de son héroïne. D’abord fluide, implacable, à l’image de la perfection diabolique de la toile tissée par le prédateur et ses complices, le récit se fissure, se morcelle, comme la vie de la victime, qui devient champ de ruines et transforme sa mémoire en « paysage au flou de crachis ».
Chavirer est un roman initiatique sur la lente sédimentation qui épaissit chaque existence. Il montre combien l’emprise et la délivrance sont des phénomènes minutieux qui procèdent d’une même accumulation de détails imperceptibles. Et porte un regard neuf sur la malléabilité des êtres, capable de les rendre tout aussi manipulables que résilients, et donc à la fois source de force et de faiblesse. Lola Lafon revendique le droit à la fragilité comme liberté suprême. Elle célèbre ainsi une énergie de résistance insoupçonnée, une ressource interne inépuisable. C’est sa forme d’engagement, personnelle et salutaire