Comment survivre après avoir vécu la plus grande des humiliations qu’ils soient ? Comment oser respirer lorsque la figure paternelle, la plus symbolique de toutes, ait été si cruellement bafouée ? Plus encore, comment contenir sa rage à l’égard de l’occident, cette prétendue société civilisante, qui ne cesse de semer le chaos partout où elle passe ?
C’est à ces questions que nous invite à réfléchir Yasmina Khadra dans le troisième volume de sa trilogie. À travers la mise en scène du dialogue de sourd opposant l’Occident à l’Orient, l’auteur cherche visiblement à dénoncer l’absurdité de la guerre contre « l’axe du mal ».
La qualité du roman réside d’abord dans la profusion d’événements qui maintient le lecteur en haleine le long du récit : l’exécution de Souleymane, les bombardements lors du mariage, l’humiliation du père, l’arrivée à Bagdad, les retrouvailles avec Omar et Sayed, etc… On en veut toujours plus.
Ce rythme effréné ne concerne d’ailleurs pas que les péripéties du narrateur. C’est aussi la succession des villes levantines traversées qui anime tout le roman : le narrateur vit à Kafr Karam toute son enfance, part s’installer à Bagdad et tente d’achever sa mission à Beyrouth.
Sans faire l’apologie du terrorisme, « Les sirènes de Bagdad » met en évidence la corrélation entre le mépris occidental pour les Orientaux et les déchaînements de violence de ces derniers. Cela dit, l’auteur y note toutefois les contradictions de chacun des deux camps. La haine des kamikazes les poussent à assassiner des populations civiles innocentes, tandis que l’ampleur de l’arrogance américaine ne fait qu’accroître son nombre d’ennemis.
Le nom du héros n’est jamais mentionné : est-ce là une tentative de l’auteur de généraliser le destin du protagoniste à l’ensemble des jeunes hommes du monde arabe ?
Il s’agit ici aussi de s’interroger sur le sens de la fin du roman. Pourtant déterminé, le personnage renonce à transmettre son virus aux européens, et par conséquent, à se venger de l’Occident. Quelques secondes avant de prendre son avion, le héros observe les individus présents dans l’aéroport : une femme angoissée à l’attente d’un message, un couple qui s’embrasse, un futur père euphorique de la grossesse de sa femme… Tant de moments qui nous rappellent, comme ils ont rappelés le narrateur, la complexité et la richesse de la condition humaine.
Cet élan d’humanisme parsème en réalité l’entièreté du roman. Ne pourrait-on pas voir dans le personnage du Professeur x (son nom m’échappe) une métaphore de l’écrivain, dont les seuls instruments pour prendre part à la guerre sont les mots ?
En bref, après une première lecture décevante de l’auteur qu’était celle de « Qu’attendent les singes » (sûrement pas une bonne note sur memorizer en tout cas…), Yasmina Khadra a su honorer le rôle qui lui était assigné ; celui d’un écrivain capable de raconter avec sensibilité les pires atrocités de l’espèce humaine.