L’histoire d’Hamlet est absolument magistrale : mensonges, crimes, manipulations… Entre le fer et le poison, la noyade et le duel, la mort rôde partout et n’épargne personne.
Pourtant, la lecture peut se révéler complexe. Le style élisabéthain, dense et métaphorique, mérite souvent d’être accompagné d’une analyse en cours pour en saisir toutes les nuances. Parce que, clairement, la pièce déborde de messages, de symboles, de doubles sens — et j’aurais gagné à me pencher davantage sur les monologues d’Hamlet, notamment ses réflexions obsédantes sur la vie, la mort et le sens d’exister.
Dès le premier acte, l’apparition du fantôme — spectre nocturne, vision divine ou hallucination, on ne sait — donne le ton. Le père mort d’Hamlet nourrit dès le début l’intrigue à venir et pousse son fils sur un chemin sans retour : celui de la vengeance. Venger quelqu’un est déjà cruel, maladroit et souvent absurde ; mais se venger « à la Hamlet », c’est autre chose. C’est élever le crime au rang de vertu, transformer la justice personnelle en quête métaphysique..
Ophélie est l’un des personnages les plus tragiques d’Hamlet, non pas parce qu’elle commet des actes terribles — au contraire — mais parce qu’elle est entraînée dans un drame qui la dépasse, sacrifiée par une société et par des hommes qui ne voient en elle qu’une fonction : celle d’obéir, de se taire et de servir.
Elle devient donc un personnage pris au piège, par son père, son frère et même Hamlet. Une jeune femme qui n’a pas réellement la possibilité d’exister par elle-même. Elle ne parle jamais pour elle, mais toujours pour satisfaire l’autorité ou pour calmer ceux qui l’entourent
La relation entre Hamlet et Ophélie est tragique parce qu’elle est entièrement déséquilibrée. Ophélie aime Hamlet avec sincérité. Hamlet l’aime aussi — c’est implicite, et confirmé à sa mort — mais il doit la repousser pour mener à bien sa vengeance et sauver son âme.
Le reniement brutal d’Hamlet (« Va dans un couvent ! ») est un choc pour Ophélie. Lui qui représentait l’amour, la tendresse et la lumière devient soudain un agent de chaos. Cette perte, ajoutée à la mort de Polonius, détruit ce qui restait de stabilité dans son esprit.
Hamlet trahit son innocence, et lui-même n’en sort pas indemne. Cette perte le ronge autant qu’elle détruit Ophélie elle-même. À sa mort, il déclare qu’il l’a aimée « plus que quarante mille frères ne sauraient aimer » — aveu tragique, trop tardif.
Leur relation brisée ajoute une couche tragique supplémentaire, un contrepoint délicat à la froideur politique de la cour.
Ophélie n’est pas un personnage faible : c’est un personnage écrasé.
Elle incarne :
• l’innocence sacrifiée,
• la violence de la manipulation,
• la cruauté involontaire des hommes qu’elle aime,
• et le prix terrible de la vengeance d’Hamlet.
Sa disparition est l’un des plus grands coups de Shakespeare : c’est en détruisant Ophélie qu’il révèle que dans cette pièce, même la pureté n’a aucune chance.
Mais le personnage principal de la pièce, c’est la mort. Du premier au dernier vers, elle est omniprésente. Elle est la cause du malaise d’Hamlet, elle hante la pièce à travers le spectre, et elle règne sans partage dans la scène finale. Crâne en main, duel sanglant, poison qui circule — Hamlet n’est rien d’autre qu’une méditation poétique et brutale sur notre fin inévitable.