
Roméo et Juliette
De William Shakespeare
2005
Résumé
A Vérone, où les Montaigu et les Capulet se vouent une haine ancestrale, Roméo, fils de Montaigu, est amoureux de Rosaline, tandis que Capulet s'apprête à donner une grande fête pour permettre à Juliette, sa fille, de rencontrer le comte Pâris qui l'a demandée en mariage. Parce qu'il croit que Rosaline s'y trouvera, Roméo se rend au bal - et pour Juliette éprouve un coup de foudre aussitôt réciproque. Sous le balcon de la jeune fille, il lui déclare le soir même son amour puis, le lendemain, prie frère Laurent de les marier et de réconcilier leurs familles ennemies. Mais voici que, sur une place de Vérone, Tybalt, cousin de Juliette, provoque Roméo qui refuse de se battre. Mercutio, son ami, dégaine à sa place, mais lorsque Roméo voit Mercutio mortellement frappé par Tybalt, il décide de le venger : Tybalt tombe à son tour, et ce qui était une comédie vire à la tragédie. Si, dans cette pièce que Shakespeare compose vers 1595, les amants de Vérone sont ainsi promis au tragique, c'est que le destin leur est hostile. Star-crossed lovers, Roméo et Juliette sont seulement nés sous une mauvaise étoile : ils ne sont victimes ni d'une faute ni de leur amour, mais d'une suite de circonstances malheureuses qui mettront à mort cet amour - et feront de leur histoire, pour plusieurs siècles, un mythe.
Avis et Commentaires
16 avisFin un peu bâclé
« Deux familles égales en noblesse, Dans la belle Vérone, où nous plaçons notre scène (…) » Roméo et Juliette est sûrement l’histoire la plus connue du monde. Pourtant, beaucoup de préjugés circulent à son sujet. On est très loin de la mièvrerie qu’on lui prête. Bien sûr, Roméo et Juliette est une histoire romantique. Mais Shakespeare l’a construit en partant du burlesque qui tourne au tragique. Le texte est très drôle, souvent potache et parfois très cru (on parle quand même de viol sous couvert de prose). La pièce s’ouvre sur un jeu de mots obscène entre Samson et Gregory — “I will cut off their heads… the heads of the maids, or their maidenheads” — et la nourrice est un personnage d’une truculence totale. Cette couche populaire et charnelle est presque toujours gommée dans les adaptations, comme si la tragédie exigeait une noblesse de ton que Shakespeare lui-même n’avait pas voulue. Le burlesque n’est pas un ornement : il rend la violence et la mort d’autant plus brutales quand elles surviennent, par contraste. L’histoire d’amour entre Roméo et Juliette est tragique car le conflit qui oppose les Capulet et les Montaigu est futile. L’origine de la querelle n’est jamais expliquée, et ce silence est un choix. Shakespeare aurait pu la justifier. Il ne le fait pas. La haine entre Capulet et Montaigu existe comme un fait du monde, transmise par habitude et entretenue par le rituel de la rixe. La scène d’ouverture est à ce titre presque comique dans son escalade absurde — deux valets qui se cherchent des noises pour des raisons qu’ils peinent eux-mêmes à formuler. Autre exemple, Tybalt à peine sait il que Roméo se trouve à la fête qu’il veut l’embrocher. Cette obstination dans la violence rend ainsi impossible l’amour entre Roméo et Juliette. Quand la haine devient une habitude, presque un divertissement, elle n’a plus besoin de justification. Elle se nourrit d’elle-même. cela résonne avec des conflits contemporains — communautaires, nationaux — où les protagonistes ont oublié l’origine mais perpétuent le geste. C’est d’ailleurs ce qui rend la tragédie de Roméo et Juliette universelle et intemporelle : ils ne meurent pas d’un destin cruel, ils meurent d’une bêtise collective héritée que personne n’a eu le courage d’arrêter. Beaucoup détestent Roméo car il passe d’une femme à une autre en quelques heures , alors qu’il voulait mourir pour la première (et au final il mourra pour la seconde). Pourtant, c’est normal cette violence de sentiment amoureux, Roméo est un adolescent qui apprend à aimer. Roméo au début de la pièce est un pétrarquiste caricatural. Il se languit de Rosaline avec des formules ampoulées, des oxymores théâtraux — “O loving hate, O heavy lightness” — et Mercutio se moque ouvertement de lui pour ça. Ce n’est pas de l’amour, c’est une posture adolescente. Le petraquisme est un style poétique qui codifie une façon très particulière de parler d’amour. L’amant souffre d’un amour non partagé pour une femme idéalisée, froide, inaccessible. Il se consume, gémit, se lamente — et paradoxalement jouit de cette souffrance. L’amour devient une performance de la douleur. La femme est décrite par une série de métaphores convenues : les yeux comme des étoiles, les lèvres comme du corail, la peau comme de la neige, les cheveux comme de l’or… Elle est moins une personne qu’une collection de perfections abstraites. Ce qui rend Juliette révolutionnaire dans ce contexte, c’est qu’elle parle autrement — de façon directe, concrète, urgente. Quand elle dit “What’s in a name?”, elle déconstruit précisément le langage pétrarquiste. Le basculement vers Juliette, c’est donc aussi un basculement de langage. Roméo abandonne les métaphores convenues pour quelque chose de plus vrai. Il est vrai que Roméo épouse Juliette, âgée de 13 ans, alors qu’il en a 20. Cependant, il est important de tenir compte du contexte historique. À cette époque, les femmes se mariaient généralement au début de leur puberté. Mais il faut même aller plus loin puisque Shakespeare lui-même semble conscient du problème. Lady Capulet a été mariée très jeune et le dit avec une certaine amertume voilée. Et Juliette, malgré ses 13 ans, est souvent le personnage le plus lucide et le plus décidé de la pièce. Elle mesure les risques mieux que Roméo. Shakespeare construit Juliette à rebours de ce qu’on attendrait. Elle a 13 ans, elle n’a jamais aimé, et pourtant c’est elle qui voit le plus clairement. Dès la scène du balcon, c’est elle qui mesure le danger, qui nomme la vitesse excessive de leur amour alors que Roméo est encore dans l’ivresse. Et quand elle apprend la mort de Tybalt tué par Roméo, sa réaction est remarquable. Elle traverse en quelques secondes la trahison, la rage, le deuil, et choisit Roméo. Ce n’est pas de la naïveté — c’est une décision lucide et douloureuse. Shakespeare l’a construite ainsi délibérément, en partie pour contrebalancer quelque chose de troublant dans la situation. Juliette ne peut pas être une victime passive, ce serait insupportable. En lui donnant cette lucidité, Shakespeare en fait une vraie protagoniste, quelqu’un qui choisit son destin plutôt que de le subir. Il y a aussi une lecture plus sombre : Juliette est mature parce qu’elle n’a pas eu le droit à l’enfance. Ses parents l’ont destiné à se marier très jeune, sa nourrice est sa vraie figure maternelle. Elle a grandi dans un monde qui ne lui a pas laissé le temps d’être petite. Sa maturité serait alors moins un don qu’une nécessité. Mercutio est le personnage le plus vivant, le plus drôle, le plus libre, et sa mort est le pivot de la pièce, le moment où la comédie bascule irrémédiablement. Mercutio est le seul personnage qui échappe vraiment aux deux camps — il n'est ni Montaigu ni Capulet, il flotte au-dessus des haines de clan avec une ironie souveraine. C'est précisément pour ça que sa mort est si dévastatrice : il meurt à cause d'une querelle qui n'est pas la sienne, tué par Tybalt qui visait Roméo. Il y a quelque chose de profondément injuste et absurde dans sa fin, ce qui renforce la bascule tragique. La mort de Mercutio produit une véritable rupture de ton avec le burlesque pleinement assumé dans la première partie de l’œuvre. D’ailleurs, sa dernière réplique (« que la peste soit sur vos deux maisons ») est le tournant dramaturgique. Mercutio était la comédie. Quand il meurt, le genre meurt avec lui. « L’aurore de ce jour apporte avec elle une sombre paix, et de douleur le soleil a caché son visage »




