Le rapport de Brodeck
Philippe Claudel
p.86-87 :
Le seul.
Oui, j’étais le seul.
En me disant ces mots, j’ai compris soudain combien cela sonnait comme un danger, et que, être innocent au milieu des coupables, c’était en somme la même chose que d’être coupable au milieu des innocents.
p.92 :
Il y avait deux couverts disposés en vis-à-vis sur une nappe en coton et dans un vase de terre, un bouquet de fleurs des champs, fragiles, émouvantes, qui remuaient au moindre souffle d’air en répandant alors des odeurs qui ressemblaient à des souvenirs de parfums.
p.96 :
Le soleil désormais était définitivement tombé vers l’autre côté du monde. Ne restaient aux confins des terres que des traces rougeoyantes qui s’étalaient comme un barbouillis de feu et finissaient de clapoter dans les champs.
p.307
On craint celui qui se tait. Celui qui ne dit rien. Celui qui regarde et qui ne dit rien. Comment savoir ce que pense celui qui demeure muet ?
p.316
Ne les écoute pas, je t’en supplie, ma petite, ne les écoute pas. Moi je te dis que tu es mon enfant, et que je t’aime. Je te dis que de l’horreur naît parfois la beauté, la pureté et la grâce.
p.318
Il n’y avait aucune femme dans cette rivière de corps qui grossissaient de pas en pas. Nous n’étions que des hommes, des hommes entre nous. Au village, il y en a pourtant des femmes, comme partout ailleurs, des jeunes, des vieilles, des jolies, des très laides, et qui savent, et qui pensent. Ces femmes qui nous ont mis au monde et qui nous regardent le détruire, qui nous donnent la vie, et qui, ensuite, ont tant de fois l’occasion de le regretter. Je ne sais pas pourquoi, à ce moment, tandis que je marchais sans rien dire au milieu de tous ces hommes qui marchaient sans rien dire, j’ai songé à cela, et j’ai surtout songé à ma mère. Elle qui n’existe pas alors que j’existe. Qui n’a pas de visage alors que j’en ai un.
P.338
L’idiotie est une maladie qui va bien avec la peur. L’une et l’autre s’engraissent mutuellement, créant une gangrène qui ne demande qu’à se propager.
P.355
Notre geste, c’était le grand triomphe de nos bourreaux. Nous le savions. Kelmar peut-être en ces instants plus que moi encore puisqu’il a choisi un peu plus tard de ne plus avancer. Il a choisi de mourir vite. Il a choisi de se punir.
Moi, j’ai choisi de vivre, et ma punition, c’est ma vie. C’est comme cela que je vois les choses. Ma punition, ce sont toutes les souffrances que j’ai enduré ensuite. C’est Chien Brodeck. C’est le silence d’Emélia, que parfois j’interprète comme le plus grand des reproches. Ce sont les cauchemars toutes les nuits. Et c’est surtout cette sensation perpétuelle d’habiter un corps que j’ai volé jadis grâce à quelques gouttes d’eau.